Yak RIVAIS

 

Baudruches et bouts de ficelle

 

 

A Venise, au palais Grassi, sur le Grand Canal, M. Pinault expose une cinquantaine d’œuvres d’art de sa collection : 24 Américains et (diplomatie ?) une petite vingtaine d’Italiens des années 50-60, pas vraiment des contemporains (ex-collection Stein).Si cette exposition avait été casée à l’île Seguin ; aurions-nous eu droit, en place des médiocrités transalpines, à l’équivalent made in France ? (1)

Je dirai ce que j’ai vu. Un musée du 18e siècle restauré, 27 fenêtres sur le façade, 42 rue le flanc, 3 étages — qui en font 5 ou 6 d’un immeuble. A l’intérieur, un hall central immense, galeries en carré autour. Mais observons les œuvres.

En façade, effigie de l’expo, voici le Balloon dog de Jeff Koons. Sculpture en acier inox, peinte en transparence couleur magenta, plus de 3 mètres de haut , datée 1994-2000, c’est la copie agrandie d’un petit chien de fête foraine. C’est simple, fort, populaire, le côté baudruche de notre monde est parfaitement concrétisé, et du même coup (positivement) le sens de l’expo. On est là dans le meilleur. (de Koons encore, à l’intérieur du palais, sur le même principe et dans le même matériau nouveau, un cœur rouge suspendu avec des rubans d’acier dorés, et un coussin gonflé bleu de 4 mètres de diamètre , impressionnant miroir convexe, réplique de gadget de foire, très beau – sans oublier un tableau réalisme-pop et des petites sculptures agréablement décalées.)

Ça se tient. C’est présent dans le temps. Comme la salle réservée à l’Anglais Damien Hirst. L’artiste, tourmenté par l’interrogation existentielle « d’où venons-nous, où allons-nous, y a-t-il une raison ? », répond avec un humour franchement noir. Ses vaches tranchées sont justement célèbres et « tranchent » avec e reste de l’expo. D’ailleurs je n’en trouve pas de reproduction sur place (Etant passé par Londres, avant Venise, je me permets de vous proposer une reproduction de sa dernière sculpture, à la Royal Academy : une jeune femme enceinte. Une dizaine de mètres de hauteur. Côté gauche, la jeune femme nue ; côté droit, la même écorchée, fœtus apparent. Dans le projet initial le fœtus devait être en couleurs.)

Mais ces deux artistes mis à part, que dire des autres ?

Revenons à ns moutons, je veux dire à ceux qui suivent les idées au lieu de les attraper brûlantes au vol comme des feux follets, avec des nuances bien sûr, mais sans jamais perdre de vue qu’une fausse idée n’est pas l’idée : qu’avant l’idée ce n’est pas l’idée, et qu’après l’idée ce n’est plus elle.

En façade du palais Grassi, à côté du chien de Koons, deux poupées bariolées également en acier inox, par le Japonais Murakami, ne font pas le poids de maturité de Koons. Des fils électriques pendent, parallèles, fluos à la nuit tombée (O. Eliasson – 2006).

Dans le hall et dans l’escalier, pendaisons encore. Cette fois, ce sont des fils de nylon, chacun terminé par une poire orange en plâtre. Ces poires représentent, m’explique-t-on, du sang. Orange. Pourquoi les avoir bricolées en plâtre à Venise où un maître verrier vous aurait fait ça impeccablement en verre fin ? C’est installé avec l’assistance bénévole des élèves des Beaux-Arts, et il y a 1700 poires. Je n’ai pas été la 1701ème.

Je grimpe à l’étage. Une photographie sur soie noire et rouge, par B. Kruger, est censée vous interpeller… avec un vieux slogan : « I shop therefore I am » (1987). Un autoportrait de K. Haring (1981) côtoie 4 dessins de Mickey pour enfoncer le clou d’une « dénonciation » qui décoiffe !

Dans une salle, un autre Américain, R. Pettibon, a jeté des barbouillages dégoulinants sur les murs. (Plus loin, un autre « génie », Shingel, a collé des papiers également dégoulinants dans une autre ; les grands esprits se rencontrent, « asinus asinum fricat », avait déjà remarqué Cicéron. Et ça s’intitule, au feutre noir sur un mur : « Nothing is everything »). Sur les croquis de Pettibon, des inscriptions laissent deviner que ça pense du côté où ça va tomber : « it’s not th work, it’s the Makework », « Drips are not designed », et, audace des audaces : « Sid’s graphic ass » dans un coin.

Sur un palier (alors qu’une photographie le suggérait dans un vaste espace), un petit mannequin d’Hitler prie à genoux, œuvre de M. Cattelan, qui vit à Turin et New-York. Historiquement, on sait qu’Hitler n’était pas croyant, Cattelan l’est-il ? Question : s’agit-il de dénoncer une collusion d’intérêts entre le Vatican et le fascisme ? Mais alors pourquoi Hitler ? Ne pouvait-on pas plus efficacement agenouiller Busch, bondieusard réactionnaire, ou mettre à quatre pattes un islamo-fasciste genre Ben Laden ou autre ? S’il existe une idée « contemporaine » derrière cette sculpture de 2001 probablement exécutée comme celle du pape au musée Grévin, pourquoi la désamorcer en l’abritant dans le passé ? Hitler n’est plus qu’un symbole-consensus alors que le fascisme continue. Mais on l’aura compris : ici une « bonne » idée est une idée morte.

Et confirmation salle suivante. Une photo illuminée de J. Wall (3,50 x 2 m.) représente des soldats blessés parmi des enturbannés. Du contemporain ! De l’Irak ! Non monsieur c’est du Cadenas Dry : ça ressemble à de l’alcool mais c’est de la tisane idéologique : il s’agit de soldats russes en Afghanistan, en 1986. La photo (montée ?) date de 1992. Vieille idée, fausse idée, faux-cul. Pour mieux éluder les vraies ?

Oubliant les banalités plus ou moins réalistes (Richter, Tuymans, Huyghe, le plus intéressant avec changements d’éclairages façon underground), je marche dans des couloirs vides, gravis des escaliers en suivant la flèche « visitor circulation ». Mais il n’y a pas de visiteurs. Je croise en tout et pour tout une jeune Américaine qui me dit trouver « joli » le mélange de vieux palais et d’art moderne, et deux dames Allemandes qui traverseront l’espace Damien Hirst au pas de course. (Il faut dire qu’à mon arrivée, le portier, las de s’ennuyer, jouait avec un chiot sur la place.)

Et j’arrive aux Italiens (parmi lesquels deux abstraits français, Soulages et Frize, et un Espagnol Tapiès). Je résume : on connaît Fontana (œuvres de 1958-59), Manzoni (bandes horizontales ou verticales de 1957-8-9), Boetti (lettres tressées de 1975), Paolini (je cherche l’œuvre, une gardienne amusée me désigne une petite toile blanche triangulaire au sol pour obturer un angle de la pièce), Zorio (tige de fer de 3 mètres de long posée par terre), Lo Savio (filet métallique, 1962), Pistoletto et ses portraits peints sur miroirs façon Bilweiss, et un écran d’ampoules électriques allumées suspendues dans l’embrasure d’une porte, Nesso (un cheval de plâtre avec un parchemin roulé en guise de tête), Anselmo (granite avec boussole collée dessus, 1968), Calzolari (toile gris foncé, ligne blanche reliée à un réfrigérateur et givre réel), Kounellis (signes en noir et blanc, 1960),  Penone dont on connaît bien sûr les arbres aux ramifications brûlées, Fabro (une Italie plate pendue à l’envers au plafond). Le seul ayant l’excuse de la drôlerie qui sauge les meubles est Parmiggiani, avec une mappemonde en peau de vache, les taches figurant les continents.

Plus ambitieux, M. Merz fixe une moto à cornes de vache en guise de guidon à la perpendiculaire d’un long mur, au-dessus du visiteur. Des néons affichent des vitesses (1972-86)

Et retour aux Américains, plus récents mais ineffables. Voici Marden (bandes peintes, horizontales ou verticales), Rothko l’inévitable (ces toiles sont signalées appartenant à une galerie), Serra (peinture noire avec morceaux de gouttière en travers), Twombly (grande salle, toiles blanches avec griffonnements au crayon de couleur. Ça s’intitule « Le couronnement de Sésostris », avec des textes illisibles comme Pettibon ou Shingel : « The sea light… sink in your body »). Body bidon. Et bidon encore ces toiles abstraites grises méticuleuses d’une Canadienne, A. Martin, celles blanches de Ryman (série « white  2004 » — le noir était déjà retenu), ou les étagères inutiles, c’est leur seule justification, de D. Judd. Flavin exhibe des tubes de néon, Torez des peintures blanches quadrillées tandis qu’au sol il amoncelle un tas d’ampoules électriques allumées : « Lovers » 1993. Quand les ampoules sont mortes, on les fout en l’air ou on les conserve ? Nauman en rajoute et donne dans le néon « Perfect » ; il nous gratifie dans une vidée de grimaces de clown et de cris : « I am sorry and no no no ». C’est aussi mon avis.

Le Japonais Murakami est plus inspiré. Dans la lignée de la poupée de Bellmer, il fabrique un personnage masculin très coloré à demi-érotique, à demi-robot.Petite parenthèse qui délasse par sa référence au joujou. Mais attendons la fin, comme disait ce bon La Fontaine dans Le chêne et le roseau. Car voici Le chêne, par Uklanski : peinture stylisée, bigarrée, image en creux du champignon atomique. La réalité reviendrait-elle ? (version absente, version soft). Warhol est convoqué pour donner une touche « politique » avec le portrait de Mao, 1972. C’est tout.

J’assène : Noland et son tuyau de plomberie au sol avec du grillage, Hammons et des tam-tam ainsi qu’une grande tige de ferraille tordue qui grimpe au plafond, une robe accrochée au bout (2000)… Sherman et les photos porno qu’on a pu voir partout, Kelley et un rideau rouge tournant sur lequel on projette l’image d’une danseuse, Ray et son tracteur (plus substantiel !), et une sculpture de nu moulé métallique. J’avoue que j’en ai assez, et que la sculpture mécanique de Mccarthy, un cochon couché qui respire et remue les pattes, me réconforte, même si je me dis qu’en France, Vanarsky, Sanchez, Darrot ou Peyre me semblent plus décapants dans ce registre !

En finirons-nous ? me demandais-je en redescendant, d’autant que j’avais raté une « œuvre » du hall et ne voulais pas partir sans en avoir pris connaissance. Je demande à un gardien. Il me désigne le sol. A Venise ? Il n’y a pas de sous-sol. J’insiste. Il tape du talon, et j’entends un bruit métallique. Compris ! 1296 dalles à l’imitation de pierre, mais en aluminium, cuivre, acier, plomb, zinc, un tapis qui vaut des briques et qui ne sert à rien. Disney World ou le parc Astérix. Je pourrais enrichir mon titre : « Baudruches et bouts de ficelle : que dalle ».

Que me reste-t-il de la visite ? Hirst, Koons, le cochon de Mccarthy, Murakami ? Quelques classiques ? Une impression de vieux, de toc, de polissonneries de potaches, la plupart des productions proposées sont jetables. Coup publicitaire ? Mais il n’y a personne. Je ne connais pas M. Pinault. J’ai évidemment entendu parler de lui à propos de l’affaire du Crédit Lyonnais, je sais que c’est un ami de M. Chirac (ce qui n’est peut-être pas une recommandation), et qu’il cherche à racheter du Suez. Mais que fait-il dans l’art ? Qu’est-ce qui l’intéresse ? Un palais retapé, vu le prix de l’immobilier à Venise que les « m’as-tu-vu » italiens appellent la Beverly Hills d’Italie, d’où vient l’argent ?Cette expo ne rapporte rien, côté public, et il y a le personnel à payer. Qui paie quoi ? Est-on dans la logique énoncée par ce galeriste parisien fameux qui déclarait que « la meilleure façon de faire fortune était de faire passer l’argent public dans le privé » ? Comment cette affaire survit-elle ? Par des achats, ventes et spéculations sur productions américaines, toujours soutenues par le dollar ?Des œuvres présentées, combien existent vraiment, transportables, entreposables, exposables ailleurs telles quelles ? On est dans l’épate-bourgeois du 19e siècle. Qu’est-ce qu’un amateur d’art peut bien chercher dans ce déjà vu (à part les trois ou quatre cités) ? Une décoration garde-fou ? Une illustration flatteuse et domestique de l’ordre et du pouvoir ? Et n’assisterait-on pas plutôt à une tentative de museler l’histoire par des « réponses » édulcorées désespérément vides ? Mais, question principale : comment un vrai amateur d’art pourrait-il être dupe de cet écran de fumée ?

L’exposition en tout cas prend une place (petite) dans l’histoire : conformiste (à part Koons et Hirst), conservatrice politiquement, idéologiquement sans souffle, moralement exsangue, esthétiquement floue, éthiquement innervée, rafistolée, révisionniste, historiquement masquée.

Y.R.

 

 

* On me dit que M. Pinault possède des Rebeyrolles. Je l’envie. Mais pourquoi ne pas exposer ça plutôt que Soulages et Frize pour représenter les Français ?