Hopper, Bacon et la figure humaine
François Derivery
La peinture de Hopper est anti-formaliste. C'est la raison pour laquelle, quels que soient les prix qu’atteignent ses tableaux, il reste “en marge” du champ de l'Art majuscule, comme de nombreux autres artistes qui ont mené une pratique de sens sans chercher a priori à prendre date dans l'artificielle “histoire des formes” à laquelle la postmodernité a réduit l'histoire de l'art.
Le projet de Hopper — dépeindre la séparation, l'isolement des individus — s'apparente à celui de Bacon, avec de tout autres moyens. Chez Hopper le prosaïsme des arrière-plans, décrits dans leur morne banalité, envahit des individus réduits à l’état de stéréotypes. Chez Bacon, au centre d'une sorte de chambre de torture, l'individu vidé de son être social est réduit à une entité physiologique souffrante. Dans l'un et l'autre cas le projet est assez fort pour se passer de visée formaliste. La pratique donne forme mais la forme n’est pas sa finalité.
Hopper se met à distance pour saisir ce qui lie l'individu à son milieu, un milieu qui l'enserre et le détermine. Bacon, lui, se rapproche, met le corps à vif, pénètre sous la peau. Chez l’un le cadre est inerte et indifférent, chez l’autre il est mouvant et agressif. Les deux œuvres, totalement opposées dans la forme, décrivent un certain état de l'homme moderne, et ont une portée collective, sociologique et philosophique analogue. Et que l'environnement soit décrit dans le détail chez Hopper ou qu’il soit ramené à quelques signes chez Bacon, il a un rôle décisif dans la construction de la figure humaine qui se trouve placée en son centre.
A l'inverse, les images de personnages plates ou en volume qui abondent dans l'art contemporain — conceptuel, corporel, photographique… — ont cette particularité d'être scrupuleusement isolés de l’environnement qui leur donnait sens, pour être placés dans un autre environnement, présumé neutre, qui est celui de l'Art. Ainsi l’artistique se définit comme ce qui est hors environnement, autrement dit pure forme. L’objet n’accède au statut d’objet artistique qu’à la condition que ses déterminations antérieures soient gommées. C’est par “l’acte de création” que s’effectue, dans l’art contemporain, cette opération quasi magique de neutralisation et d’effacement du non-artistique dans le futur objet artistique. C’est cette opération qui fonde la démarche centrale de l’art contemporain lui-même : le prélèvement.
Le prélèvement — le fait d’extraire un objet (matériel ou non) de son environnement d’origine pour le transporter dans un environnement “neutralisé” qui lui confère le statut d’objet artistique — est la négation et le contre-pied du travail de médiation par lequel Hopper et Bacon, à travers leur traitement de la figure humaine, s’efforçaient de lire et de donner à lire la réalité. On ne peut plus d’ailleurs parler de “figure humaine” à propos de fragments de réalité, aussi “figuratifs” soient-ils, neutralisés et instrumentalisés en Formes artistiques.
Dans la pensée artistique “contemporaine” la figure humaine est une de ces formes neutres. Elle est pourtant par définition signifiante dans tout environnement, y compris en tant qu’objet “neutre” par rapport à l’appropriation dont elle est l’objet. Le prélèvement ne peut neutraliser le sens qu’à condition d’être lui-même un geste signifiant, à lire dans sa responsabilité propre d’annuler les conditions du sens. Dans le système d’art de marché, et choisi dans ce rôle, “l’artiste” est lui aussi neutralisé : coupé de la réalité il ne peut plus dire la séparation, c’est-à-dire produire du sens. La question qui se pose alors à nous est de savoir si ce sont bien les nécessités de l’art qui produisent le non-sens obligé de l’art — comme l’affirme la doxa artistique — ou si c’est au contraire son environnement économique et politique. Il est significatif que la postmodernité libérale nie systématiquement le caractère idéologique de l’art, et en tout cas de “l’art contemporain” dans le concept qu’elle en produit. Cet art est présumé refléter une réalité intemporelle et figée. La démarche de prélèvement intègre la présumée non-historicité du réel capitaliste, qu’elle peut donc reproduire à l’identique.
La “figure humaine” est le repère à partir duquel les signes s’organisent pour devenir lisibles, et par conséquent à partir duquel l’art lui-même fait sens. L'articulation de la figure dans son contexte est au centre de la question du sens de “l'art”. Une fois l’environnement signifiant “neutralisé”, le travail du rapport de la figure au fond n’a plus lieu d’être. C’en est fini de la discursivité de l’art. Il cesse alors d’être une proposition lisible et ouverte et accède au statut d’icône, c’est-à-dire d’image muette et close, et donc d’idéal produit de marché.
La formule de McLuhan “le médium est le message” illustre bien la démarche artistique contemporaine : elle organise la réduction de l'art à un signe chosifié. Le travail de l'artiste ne consiste pas à construire une signifiance mais au contraire à neutraliser les signes qui renvoient à une altérité niée et refoulée. C’est à travers cette destruction du sens que l’art peut se atteindre au statut de pur spectacle. Evénement, mais événement sans conséquence.
F.D.