L’art  à  deux vitesses

Exposition
« Aragon et l’art moderne » 
Musée de la Poste.

Michel DUPRE

 

Disparité ? Eclectisme ? Hésitations ? Opportunisme ?
On pourrait s’y laisser prendre en effet. Comment considérer les choix artistiques d’Aragon, principalement picturaux,  selon ces qualificatifs ? Est-il possible de concilier Picasso et Fougeron, Léger et Buffet, Miro et Taslitzky, Matisse et Lorjou, Delaunay et Gruber, etc. ?
Il ne s’agit pas ici de tenter une analyse de ce qui a pu décider des choix de l’écrivain à tel ou tel moment de sa vie (qui pourrait connaître les déclencheurs profonds de ses choix ?) mais de considérer l’exposition pour la question qu’elle pose. Comment un intellectuel sensible aux arts plastiques depuis ses débuts a-t-il pu adopter des positions « critiques » aussi divergentes ?
Le mérite de cette exposition est, pour le moins de poser cette délicate question.
Il convient de prendre en compte circonstances et déterminations (personnelles et historiques)
1-      Dans un premier temps le « surréalisme » du temps qu’il était « au service de la révolution », considérait  que les pratiques artistiques avaient vocation à  changer le monde par l’adoption de méthodes somme toutes anarchistes (au sens propre) « …en l’absence de tout contrôle de la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale » Tout en adhérant à l’idéologie des avant-gardes propres à la « modernité » On sait l’échec …
2-      Dans le cadre directement politique des options « réalistes » du PCF… Aragon s’engage dans la défense et la promotion du « nouveau réalisme français » c'est-à-dire différent du Réalisme socialiste soviétique, en ce qu’il n’est pas concevable dans une société qui n’est pas socialiste dont Fougeron, avec l es « Parisiennes au marché » 1948, incarne le surgissement.

A cet égard la position d’Aragon semble révélatrice d’une conscience nouvelle (?),
Comme si l’écrivain, pris dans son adhésion au communisme et son option artistique du coté du « réalisme » (socialiste) d’une part, et d’autre part la réalité de ses qualités intellectuelles, se devait de prendre en compte, en toute honnêteté, les deux aspect de l’art de son temps. Voire au-delà.
Les deux options d’Aragon en apparence contradictoires énoncent l’existence d’un art à deux vitesses,  deux « formes » d’art. L’une, l’Art, répondant aux désirs d’une Elite (ici, le « Lettré » Aragon),  l’autre aux besoins populaires (là, le communiste Aragon) ?
En fonction d’un tel constat c’est toute l’Histoire de l’Art qui serait à repenser.
Aragon nous montre, preuves à l’appui, l’existence de deux grandes catégories d’ « art ». Il met en évidence la réalité d’une peinture de classes, d’une esthétique de classes, qu’ici l’écrivain est en mesure d’associer par ses choix. Le paradoxe des « goûts » d’Aragon manifeste une forme de conscience assumée de la réalité d’Arts de classes et d’Esthétiques de classes antagonistes, correspondant aux classes constitutives de nos sociétés : Art pour l’élite / un art populaire (au sens propre), correspondant à deux types de publics, deux types de notoriété, deux types de marché, dont l’histoire (de l’art) est en mesure de faire varier les frontières en fonction d’intérêts idéologiques. Deux types de pratiques artistiques qui construisent leurs valeurs respectives selon une dialectique masquée au profit des dominants.
En ce sens, Aragon énonce ainsi une vérité tue que la critique se refuse à aborder.

Dans ses derniers écrits, F. Zeri osait affirmer : « On oublie encore aujourd’hui que l’histoire de l’art n’est pas celles des ‘grands noms’ et celle des ‘peintres majeurs’ mais plutot celle de tous les autres peintres de second ordre ; et que les premiers n’ont de sens qu’en relation avec les seconds… »
« …Un peintre aussi méconnu que Bazille […] doit être en fait considéré comme le Masaccio des impressionnistes, celui à qui ils doivent les fondements de leur révolution »*
Si Zeri, grand bourgeois lettré, a le mérite de mettre l’accent sur la valeur des œuvres de second ordre, il omet (oublie) cependant de qualifier ces deux catégories. Il est dans l’incapacité de considérer le phénomène comme un phénomène de classe traversé sans cesse par des remous de caractère à la fois populistes et révolutionnaires, ancrés tout autant dans les conservatismes les plus réacs que dans des visées libertaires ou philosophiques.
La formule rebattue de l’art « miroir de la société » trouve ici une justification patente.
Un exemple probant : une visite au musée de la Mode.
Ce que l’on me proposé de la mode des années 1960-70-80, années que j’ai vécues dans la capitale, est totalement surprenant, parfaitement étranger à ce que j’ai pu voir à cette époque, dans la rue. Ce ne sont que robes destinées à la grande bourgeoisie fortunée, soumise aux coquetèles, dînezenville, réceptions diverses que personne d’autre ne peut voir, hors les images de certains magazines. Or c’est bien là ce que l’on présente (impose) comme LA mode des ces années. Une réalité qui n’est que celle d’une petite frange de la population, celle qui détient l’essentiel des pouvoirs. La mode destinée à une classe sociale qui se veut représentative de la société ?
Ne sommes-nous pas dans une situation comparable dans le domaine de l’Art ?
D’une part quelques rares artistes pratiquant un art … « réservé » à quelques petits groupes, espace où les financiers-collectionneurs viennent faire leur marché, d’autre part un art pratiqué par une majorité d’artistes qui s’adresse à un large public, certes moins spécialisé mais plus ouvert sur les réalités sociales (Salon historiques, la plupart des galeries, expositions associatives, etc.).
Beaubourg s’était autorisé d’exposer « La Révolution surréaliste », dans la mesure où tout l’aspect Politique révolutionnaire de ce mouvement était absent, délibérément évacué au profit de la diversité artistique propre aux nombreux participants de ce mouvement.

L’exposition « Aragon », révélatrice des « contradictions esthétiques » de l’art de son temps, n’a pu prendre place que dans un musée qui n’est pas un musée d’Art, le musée de la Poste (en somme un lieu plus « social ») dont la fréquentation reste dérisoire. Comme un goût de discrète censure…


MD, juin 2010

 

*F.Zeri  « J’avoue m’être trompé » 1970