Art et ensembles culturels réactifs à la globalisation

Pierre BOUVIER

 

La production culturelle peut donner à voir, lire ou entendre, sous des registres spécifiques, ceux des arts plastiques, de la littérature, de la musique, etc. ce que les mouvements sociaux expriment sans en connaître les trames. Les artistes sont porteurs de capacités allant au-delà des mises en forme personnelles, particulières voire irréductibles à toute contextualisation autre que celle de leur propre singularité. Au XIX ° siècle, aux lendemains des révolutions de 1830 et de 1848, l’implication des écrivains et des artistes dans les monde du social et du politique tend, pour de nouvelles écoles, à ne plus être le modus vivendi de leurs pratiques ou du moins faire partie des sources vives de leurs inspirations. des écrivains, des poètes, des plasticiens se retrouvent en réaction avec leurs devanciers, ceux qui prônaient le romantisme sous ses différents aspects dont l’écho vif porté aux évènements contemporains. Les déclamations et les prises de position généreuses dans l’arène politique ne leur apparaissent plus comme d’actualité. Il est vrai qu’ils se situent et sont situés dans le milieu traditionnel de la petite et moyenne bourgeoisie du monde des arts et des lettres et que les tentatives des révolutionnaires de 1830 et de 1848 ont fait long feu.


L’esthétique de l’école dite du Parnasse regroupe plus ou moins implicitement et de manière factuelle un certain nombre d’auteurs qui quoique différents ont en commun un désengagement face aux enthousiasmes des générations antérieures celles de Victor Hugo, d’Alphonse Marie Louis de Lamartine ou d’Alfred de Vigny. Ils ont côtoyés le souffle épique de l’épopée napoléonienne tout comme celui les espérances tumultueuses des barricades parisiennes. Pour cette nouvelle génération, née après ces périodes homériques, un désenchantement face au monde politique prévaut. Il ne s’agit plus d’écrire des événement mémorables ou d’en relater picturalement les éléments.


L’artiste, poète ou peintre, se doit de se tenir à l’écart des passions humaines pour se tourner vers la production spéculative. Cette dernière va s’attacher aux formes, aux couleurs et aux sonorités contenus dans la nature extérieure et dont il est nécessaire de retranscrire les spécificités. Dans ce cadre épistémologique la place centrale sinon exclusive revient à l’Art pris dans cette conception formaliste. « Quelques vivantes que soient les passions politiques de ce temps, elles appartiennent au monde de l’action ; le travail spéculatif leur est étranger… Il faut se réfugier dans la vie contemplative et savante, comme en un sanctuaire de repos et de purification (1) » Théophile Gautier chantre de l’art pour l’art à l’égal d’auteurs tels que, par exemple, Gustave Flaubert prône la contemplation désintéressé de la beauté. : De telles positions combien même elles seraient en réaction au monde cupide de la bourgeoisie montante du siècle n’en porte pas moins les limites de ses attendus. Un imparable idéalisme tant dans la croyance d’une harmonie de la nature que dans les capacités de l’artiste à en rendre comte en s’extrayant des densités sociales et historiques de son époque « Sculpte, lime, cisèle ; / Que ton rêve flottant/ Se scelle/ Dans le bloc résistant (2) ». Les attitudes de nombre de ces parnassiens et autres gens des lettres et des arts lors de la Commune illustrera leurs incapacité ou leur cécité face à l’histoire et à ses capacités de transformations des rapports sociaux dont ceux de l’art tels les propos de Flaubert lors de la Commune : « Plus que jamais je sens le besoin de vivre dans un monde à part, en haut d’une tour d’ivoire, bien au dessus de la fange où barbote le commun des hommes. (3) » Ces propos sont des positionnements autocentrés et quiétistes cherchant à protéger leur auteur d’une des périodes les plus socialement dynamique et contestataire de l’époque moderne : celle des révolutions du 19e siècle.

Mais que dit ou peut vouloir dire l’œuvre d’art ? Peut-on et doit-on lui poser ce type de question ? L’énigmatique de l’œuvre est partie de sa survie, de ses capacités ultérieures d’interpellation comme l’indique Adorno pour le roman de Gustave Flaubert : Madame Bovary (4). Il y a une différence entre le contenu de vérité, de capacité cognitive et la volonté de l’artiste, du producteur, un décalage entre la conscience claire de ses intentions et les fragments obscurs d’interférence immaitrisées.

Le mouvement social est, toute chose égale par ailleurs, également écartelé entre ses objectifs élaborés et l’infra-intentionnel, la dialectique de ces contradictions. Il ne se résout pas ou que très partiellement à reconnaître les hiatus entre l’exprimé et le constat latent d’une maîtrise poreuse, d’un refus inexprimé des pourquoi et des comment. Il tergiverse face aux transcriptions réalisées sur un autre registre, aux transpositions tronquées de la science économique à d’inadéquates formes culturelles. Il témoigne d’un narcissisme de contrôle et d’une attente rétive d’interprétation exogène qui se révèlera inapte, ineptes mais parfois rêvée

Ceci est le contexte qui prévaut quant à dire autrement tant la mondialisation que la critique de la globalisation, en l’occurrence le dire avec les moyens des formes culturelles. L’association Attac, une des illustrations actuelles des mouvements sociaux, des ensembles réactifs, des « exister ensemble » les plus contemporains s’essaie à ce qui apparaît comme sinon une aporie du moins une gageure. Les difficultés sont multiples. Elles tiennent entre autre à la lisibilité voulue ou auto-proclamées des analyses économiques, à l’irréductibilité du culturel à s’en tenir à une illustration univoque, à ses réticences à l’hétéronomie et aux impulsions sinon aux directives venant de l’extérieur en l’espèce de données et d’évènements dont l’essence et la vérité procèdent d’attendus économiques

Témoignent de cette situation les difficultés rencontrées pour mettre sur pied un réseau comprenant des personnes présentant à la fois le profil d’adhérent de l’association et d’acteur du champ culturel. Il s’est avéré que ce qui rassemble les adhérents est d’abord et principalement les analyses, les réflexions et les propositions touchant au domaine de l’économie, ce pour quoi l’association s’est constituée et ce qui s’annonce dans son intitulé : Association pour la taxation des transactions financières pour l’aide aux citoyens. L’objectif défini dans le cadre de ses statuts est le suivant : « ... produire et communiquer de l’information, ainsi que de promouvoir et mener des actions de tous ordres en vue de la reconquête, par les citoyens, du pouvoir que la sphère financière exerce sur tous les aspects de la vie politique, économique, sociale et culturelle dans l’ensemble du monde. Parmi ces moyens figure la taxation des transactions sur les marchés des changes (taxe Tobin). (5) ».

Le suivi des activités permet de situer cette relation complexe qui se construit entre les champs de la réflexion et de l’intervention à fondement économique et ce qui relève du culturel. Les finalités exprimées s’en font l’écho telles qu’exprimées dans le texte fondateur du groupe Attac-culture : « ... Attac regroupe des hommes et des femmes ainsi que des forces sociales organisées de tous les secteurs d’activité. Il n’est pas fortuit que les professionnels de la culture (...) y soient particulièrement nombreux et actifs (...) les professionnels qui refusent (...) l’ordre culturel « globalitaire » (...) entendent utiliser la charge subversive de la création et de l’action artistique pour ouvrir la voie à une transformation radicale des rapports entre l’art et la société et, plus généralement, pour montrer qu’un autre monde est possible.. » La dénégation : « il n’est pas fortuit » implique en amont une incertitude quant à l’insertion de ce domaine, hésitation d’économistes peu au fait ou conscients de leur lacunes, rétifs face à ce qui pourrait déborder sans contrôle mais finalement acceptant et s’engageant dans cet appel au champ culturel et artistique. Pour s’assurer d’un garde-fou ce texte utilise à de nombreuses reprises le terme « les professionnels ». Ceci tendrait à écarter ou à postuler un avantage donné à ceux-ci au détriment d’adhérents extérieurs aux champs canoniques mais qui ne désiraient pas moins de s’exprimer au niveau culturel. Une position de cet ordre revient également à reconnaître les critères officiels déterminés par des institutions ou par des contextes dont une association telle que celle-ci pourrait interroger les bien-fondés.

Incitations dirigistes ou autonomie des acteurs et libertés locales. L’avantage de la première option est qu’elle serait plus à même de respecter l’objectif fondamental, d’éviter les dérapages ou les erreurs pouvant nuire aux proclamations essentielles. L’avantage de la seconde c’est de permettre l’expression au plus près des singularité individuelles et/ou collectives, d’ouvrir les doxa, d’être plus sensible et réceptif à l’émergence, aux recompositions et initiatives inattendues, d’être plus proche de la démarche artistique et culturelle au sens large ce dont ce fait l’écho le texte de présentation du collectif des arts plastiques : « Nous restons attachés à nous exprimer avec nos propres moyens, nos ressentis, nos vécus sans avoir à redoubler les textes ou les discours. » La crainte réciproque, celle des intervenants créatifs dans le champ culturel et celle des instances est d’être instrumentalisés. Dans le cas présent ce risque n’est pas absent en particulier et d’abord sinon principalement pour les artistes conviés « avec un souci permanent de qualité et d’innovation (...) avec leurs propres formes d’expression [à] porter les thèmes et campagnes d’Attac... ». Il faut s’attacher au fait que le cœur et les artères de l’association fonctionnent d’abord à l’analyse et à la critique de l’économique. Les actions prioritaires tournent autour de 10 chantiers : Taxe Tobin, OMC, multinationales, collectivités locales et mondialisation, fonds de pension, inégalités sociales, etc. le 7° chantier est consacré à l’art et la culture

Les expériences passées tout comme les leçons de l’histoire laissent relativement sceptique quant aux capacités et à l’attention accordé au culturel par les acteurs centraux des mouvements sociaux. Champ secondaire, c’est généralement la manière il est perçu par les économistes et les politiques, une petite vis et une petite roue dans le mécanisme plus ample des mutations sociétales. Les capacités très limitées et brèves d’insertions culturelles innovantes et spécifiques dans les mouvements du XIX° siècle ou dans ceux des régimes dits socialistes ne portent pas à l’optimisme.

L’œuvre d’art, dans le cours de l’historicité, a la vocation de révéler aux collectifs constitués « ce qu’ils pensaient sans le savoir ». Lucien Goldmann souligne l’apport lukascien quant à la circulation effective et assumé entre la conscience individuelle : le créateur, et la conscience collective, entre la dynamique associant processus historique et les formes les plus adéquates pour l’exprimer (6).

La position du chercheur et de l’artiste adhérent, bénévole, militant et réflexif en immersion partielle, en observation impliquée, impliquante et distancée... comporte l’enjeu de pouvoir réussir à préserver son autonomie dans l’hétéronomie des discours et des pratiques tout en faisant et existant ensemble (7)La finalité que se proposent ces artistes, c’est de quitter les ateliers individuels pour s’immerger et inscrire leurs productions directement sur la scène sociale, s’attacher à une médiation idéelle et concrète entre oeuvres et société.

 

Pierre Bouvier
Paris X Nanterre/Laios-Ehess

 

notes

1. Leconte de Lisle, « Préface » in Poèmes antiques, 1852
2. Théophile Gautier, Emaux et Camées, 1852.
3. Gustave Flaubert, « Correspondace » 1871, in P. Lindsky, Les écrivains contre la commune, Paris, Maspéro, 1970.
4. Theodor W Adorno, Théorie esthétique, Paris, Klincksieck, 1995
5. Statuts de l’association ATTAC adoptés par l’Assemblée générale constitutive du 3 juin 1998.
6. Lucien Goldman, Marxisme et sciences humaines, Paris, Gallimard, 1970
7. Pierre Bouvier, Le lien social, Paris, Gallimard, 2007.