L’immunité artistique

par Yak RIVAIS

 

 

L’appel à signer une pétition en faveur de Roman Polanski surprend (peut-être l’avez-vous reçu vous aussi). Abusant de son pouvoir, le cinéaste a contraint une fille de 13 ans à se dénuder, l’a enivrée, droguée, sodomisée. Lui donner de l’argent ensuite pour solde de tout compte ajoutait le fascisme à l’abjection. Au-delà de l’anecdote, cet appel entraîne quelques réflexions sur le concept « d’immunité artistique », qui sous-entend que l’artiste n’est pas partie active de la société. L’exempter de responsabilités, c’est l’exempter non seulement de ses devoirs citoyens, mais de ses droits. Une censure. C’est le confiner dans un statut d’eunuque, payé pour décorer le point de vue officiel sur la vie. Divertir. Distraire. Certains « artistes » peuvent être séduits par cette dérive et se complaire dans le rôle flatteur de bouffon, alibi aux corruptions en place. Il serait en marge de. Extérieur à. De là à se croire à l’abri, il n’y aurait qu’un pas de clerc.


Et le problème s’aggrave du fait que la justice française est en panne et que tout le monde le sait. Chaque agent de la pyramide broyeuse est le vassal d’un autre. C’est la machine de « La colonie pénitentiaire » de Kafka : « l’appareil se détraquait complètement ; son tranquille fonctionnement n’avait été qu’une simple illusion ». En haut, cent exemples de crapules bénéficiaires de non-lieux, d’amnisties, de grâces. En bas, les misérables envoyés se suicider dans des prisons indignes, ou des plaignants priés d’aller se faire pendre ailleurs, sans oublier les enfermements abusifs de détenus ayant purgé leurs peines sans « éprouver de remords » (sic), ni les affaires à rejuger parce que la condamnation n’est pas assez vengeresse pour un groupe de pression, ni les instrumentalisations par exemple pour régler des comptes personnels. Cautionner « l’immunité » d’une catégorie « artistique » ? En entraînant en contrepoids des condamnations systématiques contre d’autres ?


On peut s’interroger sur certaine mode élitaire qui tend à voir dans l’artiste une espèce de déclassé, de « drop out » dont la fonction consisterait à expérimenter les perversions et les délits, et dont la cote existerait en relation de négatif/positif à la morale dominante.  Les vieux mythes ont la vie dure, depuis Malraux et la mescaline : les fleurs pousseraient sur le fumier. Si tous les assassins peignaient des Caravage, les galeries de peinture feraient fortune. Alors ? « Immuniser » ? Mettre tout ça en code ? Fabriquer une « aristocratie fraternelle » mandatée pour fonctionner ? Déjà, en 1923, Picabia écrivait : « Bientôt nous aurons un ministre de la peinture et de la littérature ; je ne doute pas des plus effroyables conneries ! » Avec unsecrétaire d’état pour les perversions « artistiques » ? Chiche ! Ces gens ont peur de l’art, du vrai, celui qui naît « de l’autre côté de la ligne de chemin de fer » (Thelonious Monk). Ils n’aiment que l’inanité, la futilité. Ce qu’ils offrent ? Le collier de chien de la fable de La Fontaine : « cela dit, maître Loup s’enfuit et court encore ».


Accepter que l’artiste soit borné à jouer l’encoconné servile revient à le priver du choix (assumé) de la désobéissance, à ériger en système la privation (consentie ?) des « droits imprescriptibles de l’imagination » (Aragon), dont l’art officiel se désintéresse, sa fonction étant de paravent. Que dire au final d’une proposition pareille dans un pays où les idées survivent, étiolées, au rythme des approbations populistes manipulées par le capital propriétaire des médias, contre la culture et le monde actif  (bourgeoisie incluse de plus en plus) ? « La liberté de la presse est celle des directeurs de journaux et de leurs commanditaires », disait déjà le poète Scutenaire. A quoi Jerzy Lech répondait qu’ « une fenêtre qui donne sur le monde peut se couvrir avec un journal ». L’œuvre d’art aussi.

Yak Rivais