Lettre adressée à diverses personnalités du monde des arts.

 

 

 

Pourquoi défendre le ministère de la culture ?

 

 

 

Après la publication d’un projet de N. Sarkozy prévoyant le rattachement du ministère de la Culture à celui de l’Education nationale, des appels en faveur de son maintien se sont multipliés. Certaines de ces protestations, par leur caractère pressant et inhabituel, laissent à penser que des rentes de situation pourraient être aujourd’hui menacées.

 

« Ne supprimez pas le ministère de la culture » entendait-on supplier récemment les cinéastes français les plus subventionnés, mais aussi des artistes non moins « en vue » qui, sous prétexte comme il se doit de défense de la démocratie — et même du pluralisme artistique ! — entraînaient dans leur sillage un troupeau d’anonymes ou — ce qui est pire — de faux naïfs prêts à  jouer si l’occasion leur en est donnée le jeu des gens connus dans l’espoir de ramasser quelques miettes.

 

Leur destin prévisible étant de rester au nombre des obscurs et des délaissés, ils se sont faits pour l’occasion les défenseurs d’une cause qui n’est pas la leur et, par la même occasion, d’institutionnels et de mandarins de la culture qui les rejettent, les méprisent et les snobent à longueur d’année du haut de leurs sinécures du FNAC, du CNAP, de la DAP, des FRAC, des DRAC et autres CRAC.

 

Dans une pétition intitulée « L’art c’est la vie » (quelle était la nécessité de reprendre ce mot d’ordre officiel qui signifie la démission de l’art ?) parue dans l’Huma — mais dont la vraie place était au Figaro — une brochette d’abonnés aux achats de l’Etat tendaient à nouveau la sébile avec une belle unanimité, en promettant leur allégeance.

 

Ceux-là à vrai dire se plaignent moins de ne pas être achetés par l’Etat que d’un manque de soutien sur le marché international. Mais quand on sait que les plasticiens bénéficiaires des largesses du ministère sont toujours les mêmes et se comptent sur les doigts des deux mains, on comprend qu’ils se joignent, faute de mieux, à leurs collègues cinéastes pour militer en faveur de « l’exception culturelle française » — qui leur assure au moins de quoi vivre (1).

 

Un ministère de la culture pour faire quoi ? Pour continuer à mener la politique d’hier ? pour mieux servir le marché — qui n’en a pas besoin ? Seuls le clientélisme et la mondanité, qui organisent la distribution sélective de la manne publique, justifient encore son existence. (2)

 

Les pétitionnaires d’aujourd’hui, en dépit de leur unanimité de façade, ont en fait surtout en commun de jouer chacun leur propre jeu, s’il le faut aux dépens du concurrent et, par dessus tout, ambitionnent d’être adoubés par l’Institution afin d’intégrer une de ses commissions.

 

La démarche qui consiste à mendier une faveur à chaque tour d’élection est une tradition éculée dans le milieu artistique. En 1976 le Collectif des plasticiens antifascistes avait rédigé une plate-forme de propositions d’intérêt général, avançant notamment que : « Une centralisation excessive s’appuyant sur une politique élitiste est une conception erronée de la vitalité culturelle » et que « Une commission d’artistes élus créée à l’intérieur de Beaubourg doit avoir connaissance du fonctionnement et de la programmation des activités plastiques du Centre, pour informer les artistes et les éveiller à la critique positive ». Précisons enfin que la plate-forme définissait quelques règles d’éthique élémentaires, interdisant notamment aux futurs membres de la commission Beaubourg de se servir de leur position pour obtenir une exposition personnelle dans les lieux… (3)

              

 

François Derivery, Maurice Matieu.

8.09.2007

 

 

 

 NOTES

 

1. Les prix restent confidentiels (par un souci de discrétion bien compréhensible !) mais les listes sont publiées. On peut ainsi constater que C. Boltanski, S. Calle, A. Messager, avec leurs galeries, bénéficient à titre privilégié de ces achats.

Il faut savoir que leur stockage représente des frais supplémentaires considérables, au point que certains FRAC vont jusqu’à proposer aux artistes de reprendre leurs œuvres !

 

2. En 1990 déjà — preuve que la méthode est rodée — la commission d’aide à l’édition votait une subvention de 80 000 F de l’époque à la revue Art Press, dont la directrice, Catherine Millet, siégeait à la même commission ! Cf. Arts Info — organe officiel de la DAP — n° 153, juillet-août 1990.

 

3. Cf. Raymond Perrot, Le collectif antifasciste 1974-1977, E.C. Editions, 2001.

 

 

 références :

— « Ne supprimez pas le ministère de la culture », signé par les cinéastes J.C. Carrière, Costa Gavras, Agnès Jaoui, Pierre Jolivet, Cédric Klapish, Claude Miller, B. Tavernier…, Le Monde du 17.05.07.

— « L’art c’est la vie »,  signé par les artistes Pat Andréa, Arnal, Bioulès, Buraglio, Cane, Cueco, Dezeuze, Gette, Klasen, Pignon E., Stampfli, Viallat… L’Humanité du 5.06.07.

— « Des créateurs craignent une ‘rétrogradation’ de leur ministère », signé par les mêmes, Le Monde du 16.05.07.

— « La colère d’artistes contre le ministère de la culture », Le Monde des 13-14.05.07 — signé encore des mêmes, se plaignant cette fois (et pour une fois !) de rester à la porte de « l’art contemporain », plus prestigieux et lucratif. 

— « Exception culturelle, identité et mondialisation », Le Monde du 29.05.07.