METIER

Michel Dupré

 

« METIER. De ministère, fonction de serviteur (service divin)
« Croisement avec le latin mysterium, rite, célébration, mystères
« Femme de mestier, femme de mauvaise vie
« Métier, appliqué au service d’une profession, puis d’un service procurant une rémunération
« Gens de  métier, ceux dont le métier exige des connaissances : les lettrés, les artisans, puis les ouvriers (XV-XVI°s).
« Le métier, singulier, se charge d’une valeur accessoire de « savoir-faire »

Il ne viendrait à l’idée de personne de porter un jugement (esthétique) sur Le Baiser  de Brancusi à l’aune du Baiser de Rodin.  Celui de Rodin n’est pas « mieux sculpté » que celui de Brancusi. Il est évident que le propos des deux sculpteurs ne sauraient coïncider, tant les objectifs que les moyens mis en œuvres sont différents, voire opposés. De même considérer que tel tableau de Matisse ou Malevitch est « mal peint » ne fait que confirmer la faiblesse d’une opinion qui prend la forme d’un jugement d’artisan. J’entends que prendre la « technique » comme critère d’évaluation ne saurait correspondre en aucune manière aux préoccupations des peintres ou sculpteurs depuis la 2° moitié du XIX°siècle. Replacés dans le contexte de leur époque, Cézanne ou Van Gogh « peignaient mal », ne l’oublions pas.
La plupart des grandes figures de l’art du XX°siècle ont été formés dans les ateliers, publics ou privés, selon les principes académiques. S’ils se sont affranchis des techniques apprises c’est bien qu’elles étaient mal adaptées (ou pas du tout) à leurs objectifs. Il ne s’agissait pas pour eux de « bien peindre » en référence à leurs apprentissages, mais de trouver les moyens picturaux capables de formaliser leur propos, d’inventer (« créer ») ce qui permettra à la conception de l’œuvre de prendre sens grâce aux composants plastiques qui constituent la matérialité de l’œuvre.
A cet égard, les modes de jugement esthétiques qui prennent appui sur le « métier » (normes techniques conventionnelles), jugement formaliste superficiel, se sont avérés obsolètes. Ainsi le « bien peint » de la norme artisanale professionnelle académique, s’est déplacé, a même disparu, pour laisser place à de nouvelles manières d’appréhender le peindre ou le sculpter.

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Le statut de peintre, sculpteur… a perdu sa qualité « professionnelle » depuis près de deux siècles, du fait de l’émergence puis le développement et la domination du régime vocationnel qui autorise chacun à se déclarer peintre, sculpteur, etc. « Est artiste celui qui se déclare tel »
En somme les « métiers » de l’art sont devenus peu ou prou autodidactiques, laissés au bon vouloir de chacun. Une telle situation de l’art et des artistes  correspond à l’apparition d’une société nouvelle dont le cri de ralliement, que chacun peut comprendre à sa façon, se diffuse à partir du mot Liberté. Liberté, liberté chérie… L’artiste est « Libre » ! Doit être Libre. Libre de peindre comme il veut, ce qu’il veut, pour qui il veut, etc.  Liberté (de création) de l’artiste, accordée au « libéralisme », à la « liberté d’entreprendre », fondement principal du développement du capitalisme. Quant à savoir si cette activité « libre » est ou non un Métier…. métier au sens de profession, c'est-à-dire d’activité rémunérée… ?
Chacun le sait, la plupart du temps l’art (l’activité artistique) ne nourrit pas son homme. Ni sa femme, ni ses enfants. Le peintre est donc condamné à accepter l’exercice d’une activité rémunératrice indispensable à sa propre pratique (le « second » métier*). Sauf à accepter – à quel prix ? – d’être entretenu par quelque forme de mécénat familial, matrimonial, commercial, culturel, philanthropique, etc.
La Liberté de l’artiste implique donc une transformation du « métier » qui ne peut plus se réduire à la technique de production de l’œuvre, mais doit s’engager dans une activité d’autopromotion, afin d’être reconnu, lui comme artiste, l’œuvre, comme œuvre d’art capable de pénétrer le marché et s’y maintenir

Depuis que peintres et sculpteurs, etc. se sont libérés de la tutelle des corporations puis des instances étatiques (Académie),  c'est-à-dire de l’obligation d’une formation professionnelle, à chacun d’inventer sa pratique, son métier, en fonction de ses aptitudes et de ses objectifs.
Le « Métier » comporte désormais deux volets.
1- Technique. Outils, matériaux, procédés, adaptés à la fabrication d’un produit spécifique, l’oeuvre
2- Relationnel. Contacts avec galeristes, critiques, marchands, collectionneurs, associations, institutions, sponsors, etc., capables de légitimer l’appartenance de cette œuvre au domaine de l’art.
C’est la qualité de ces deux volets et de leurs rapports respectifs qui constitue aujourd’hui le « Métier »
Aujourd’hui, le Relationnel, souvent délégué à d‘autres que le signataire de l’œuvre (l’agent, le médiateur) a pris le pas sur le Technique

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On notera qu’un glissement s’effectue. La question du métier, de la profession, est recouverte par la notion, fondamentalement floue, d’Artiste au sens moderne du mot*.
Artiste ne peut être confondu avec métier ou profession. Pas plus qu’avec une activité spécifique. Artiste n’est pas un métier. Artiste est un « état », une manière d’être plus ou moins  décalée (marginale) par rapport aux normes et conventions du corps social. Être « artiste » ne comporte aucune obligation de production. L’artiste peut se contenter d’une manière d’être, d’exister, sinon d’agir, au sein du corps social. On peut être artiste sans produire quoi que ce soit, sans être peintre ou sculpteur, tout comme être peintre ou sculpteur n’implique pas d’être artiste. Les exemples ne manquent pas de « peintes bourgeois » parfaitement intégrés. Le prix de la « réussite » ?
Ainsi la qualification « Artiste-peintre » offre un espace ouvert au-delà du « métier » en tant que technique, savoir-faire, etc.


Michel Dupré

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*Artiste. « Au début du XIX°s,  le mot était passé dans le champ de l’esthétique avec le mot art… et devient un des termes porte-drapeau du romantisme« Comme art  lui-même artiste a un contenu incertain » (Le Robert).
Quant au « second » métier. Dans cette activité seconde (cependant primordiale), l’artiste peintre reste-t-il  Artiste ? Le « second métier », celui qui permet d’obtenir de quoi vivre (logement, nourriture, soins, etc …) nécessite une soumission aux normes sociales. L’animateur culturel, l’enseignant d’arts plastiques, l’illustrateur… (pour ne considérer que des métiers para-artistiques), doit être capable de se conformer aux exigences professionelles, horaires, hiérarchies, comportement, éthique, etc., c'est-à-dire d’abandonner pour un temps une part au moins de ses mœurs d’artiste. Mettant entre parenthèse son état d’artiste, il montre sa capacité d’intégration sociale en contradiction avec sa « vocation ». Que ce genre de situation soit douloureux à vivre  ne fait aucun doute, toutefois il met en crise la valeur de l’état d’Artiste.