La saga du vide à Beaubourg
ou
« Avec le vide, les pleins pouvoirs »

 Christine SOURGINS

 

Andersen en a rêvé, l’Art contemporain l’a fait : le centre Pompidou s’expose tout nu. Plusieurs expositions pointaient déjà l’exténuation de l‘AC (1) : « Après tout » au musée de Tours, « N’importe quoi » à Lyon… Le phénomène est entériné par de brillantes acquisitions comme celle du Frac de Lorraine : « Rien du tout » de Stano Filko, des feuilles A4 absolument blanches, datées de 1967, payées par le contribuable plusieurs milliers d’euros. S’y ajoute l’éloge du White Cube, une publication d’ O Doherty (2), ce module d’exposition étant démultiplié par la Force de l’Art 2009, au Grand Palais, avec une « géologie blanche » violemment éclairée où « les œuvres flottent, comme la vue et les visiteurs ». La célébration d’une certaine vacuité est  une vague de fond dont Beaubourg marque la crête avec « Vides, une rétrospective »(3), où neuf salles ont été entièrement vidées : cimaises vierges pour éclairage basique, murs blancs, tout doit concourir au silence. Est-ce vraiment pour arriver à rien que six commissaires d’exposition auraient unis leurs efforts ?

Trois fois rien

Le musée affirme n’avoir « aucune intention de reconstituer les sites d’origine des œuvres exposées », documents d’époque s’abstenir : l’exposition sur le vide sera minimaliste et sans concession. Ainsi la première salle se réfère à Yves Klein qui, en 1958, avait vidé la galerie d’Iris Clert à Paris, repeinte en blanc pour l’occasion ; Beaubourg n’a donc pas cherché à reconstituer le rideau blanc de la galerie, visible sur les photographies d’archives et qui témoigne d’une certaine théâtralisation du néant. L’exposition, dans son radicalisme, est un cénotaphe des vides, un nominalisme appliqué au rien. Ici il n’y a que le cartel qui distingue le vide de Roman Ondak de celui de Bethan Huws. Une exception, Laurie Parsons :  en préambule à sa retraite du monde de l’art, elle envoya en 1990 un carton d’invitation n’indiquant que l’adresse de la galerie, sans mention du nom de l’artiste ni des dates d’exposition. Beaubourg lui accorde un traitement de faveur : pas de cartel pour Laurie, son vide sera donc déductif des autres.
Malgré cette coquetterie, rien ne ressemble plus à une pièce vide qu’une autre pièce vide : l’exposition est  ennuyeuse, pourtant la presse affirme volontiers que chacun de ces vides à sa mémoire, sa spécificité, sa saveur…« L’Oeil » opine (4):  des neuf expositions qui composent la rétrospective, « pas une ne développe une même qualité de vide ». Tout un chacun, attentif à ses vides domestiques, comprend que le vide poche n‘est pas le vide-ordure. Donc, si nous commentons le vide de Klein, de la manière la plus adéquate :
Le lecteur voit tout de suite que ce commentaire blanc est très différent, (beaucoup plus zen), que le commentaire suivant, à propos de Maria Eichhorn, qui, en 2001, décida de consacrer le budget de sa propre exposition à la rénovation du bâtiment muséal qui devait l’accueillir et laissa les espaces nus. Sur cette oeuvre, voici un commentaire tout aussi sublime :                                                                                                               
Si le silence qui suit Mozart est, paraît-il, encore du Mozart, nous laissons au lecteur le soin d’en  juger quand au vide. Nul doute que le catalogue de l’exposition ne nous éclaire grâce à ces 540 pages, avec illustrations, vendu 39 €. On trouve mieux encore à la librairie du musée : « Perfect magazine » , revue entièrement blanche. Le bandeau de la couverture indique quand même, pour éviter toute confusion avec un vulgaire cahier vierge : « un seul numéro, impression à l’encre blanche sur pages blanches…(5) ». Il vous en coûtera 10 €.

Le vide de lhistoire

Devant cet éloge de la virginité, les psychanalystes vont s’interroger sur le retour du refoulé, et l’historien sur le manque de perspective historique. Le centre Pompidou a osé ce que les musées étrangers ont refusé : « les commissaires rêvaient de réaliser le même projet dans trois pays de manière simultanée, mais aucune institution ne s’est portée volontaire. » (6). Pourquoi sommes-nous les champion du vide ? N’y aurait-il pas une tradition du vide en France, avec de grands artistes aussi audacieux que méconnus ? Attila par exemple : « Où mon cheval a passé, l’herbe ne repousse pas ». On notera l’aspect écologique du personnage, qui méritait bien un  hommage dans cette rétrospective. Mais non : y aurait-il dans le devoir de mémoire, des passages à vide  ? Rien sur cette pulsion iconoclaste qui parcourt l’histoire de France : des guerres de Religion, à La Terreur révolutionnaire, qui ont nettoyé pas mal de châteaux, d’églises en passant par les Communards qui tentèrent d’incendier le Louvre … sans oublier ces promoteurs immobiliers qui ont rasé nos paysages pour faire le plein de béton ensuite : de quoi s’interroger sur le couple infernal vide/plein. Ce tandem était encore compris à l’époque de Klein, à qui Arman succéda en 1960, exposant « le plein » dans la même galerie d’Iris Clert.
 La rétrospective de Beaubourg pointe un genre de l’AC : « la vidange », Jean Clair définissant l’AC comme « vidange généralisée des valeurs »… A la table rase fait pendant un autre genre bien connu, « le chaos » (voir la maison du même nom de Thierry Ehrmann) ou les installations et accumulations chaotiques réalisées par Parmiggiani aux Bernardins début 2009 (Bibliothèque brûlée, labyrinthe de verre brisé, cimetière de cloches). Voilà un exact mimétisme de la société de consommation habile à créer une pénurie, une frustration, pour fourguer ensuite la marchandise à profusion. Le nihilisme contemporain est double, il est capable d’exaltation tapageuse comme de négation radicale (il est comique que certains commentateurs s’y soient laissé prendre, célébrant l’immatérialité beaubourienne comme un refus des débordements formels et médiatiques de Koons ou Lachapelle. « Vides » , ne lutte pas contre la surenchère mais la couve.
 La force de l’Art en 2006 ressemblait à  un « gros foutoir » au point que Libération titrait « La farce de l’Art », cette année 2009 le journal sous-titre « L‘art à bout de force», pointant une conférence donnée par un exposant, « Le suicide de l’art ». Celle-ci conviait les invités dans un lieu où il n’y a pas d’exposition : un magasin de surgelé Picard ! « Car ce qui crée l’art, c’est le « in and out » de ceux qui cherchent en vain une exposition qui n’a pas lieu » ( 7). Peu avant Gakona au Palais de Tokyo (8), offrait une variation sur « le pas grand chose » avec, par exemple, une table légère en lévitation sur une bouche d’air. Ces œuvres perdues dans les volumes vides permet à l‘espace du White Cube d‘écraser le visiteur, alors mûr pour subir l’ intimidation d’un  champs électromagnétique  obtenu par une installation technique imposante. Ce champ invisible fait pleuvoir les interdits : défendu « aux porteurs de stimulateur cardiaque ou de prothèse auditives, aux femmes enceintes et aux enfants de moins de 8 ans », interdiction formelle de toucher le visage et les yeux des autres visiteurs. A l’entrée, obligation de signer une décharge : toucher autrui vous expose à en recevoir une, électrostatique. C’est le but, le presque rien du musée n’a rien d’innocent, il vous choisit ou vous exclut et peut aussi vous frapper, avec votre complicité. Sublime ?

Comment gâcher le néant

Mais Beaubourg n’a-t-il pas porté atteinte à ce qu’il est censé conserver, la vacuité dans sa sublimité même ? La pièce de Stanley Brouwn est intitulée « un espace vide dans le centre Pompidou, 2009 ». Fausse allégation : cet espace n’est pas vide, j’y ai trouvé un visiteur assis, lisant. Que le spectateur perturbe l’expérience, espérons que Beaubourg n’a pas la prétention de le découvrir : Einstein et ses collègues l‘ont démontré. Devant l’aubaine d’un fond immaculé, les visiteurs se photographient en tous sens. Un groupe prenait des poses de faune rieur, l’après-midi, tel Nijinski. Dans l’espace de Robert Barry, qui invite le visiteur à considérer le vide comme un lieu d’échange, pourquoi pas. Mais non, les contorsions avaient lieu dans la salle d’Yves Klein : quand on sait son mysticisme de Rose-croix, on mesure le sacrilège…
Pire, dans la salle Robert Irwin, une fenêtre non obstruée laisse voir le ciel de Paris. On entre, un pigeon la traverse. Un pigeon dans une exposition sur le vide, c’est dire le peu de sérieux du musée. Comme une exposition sur rien est bruyante ! Pas de meuble pour amortir les sons, tout raisonne, surtout les talons. L’inanité est sonore, mais Mallarmé nous l‘avait déjà dit, et mieux. Enfin, la peinture fraîche, un blanc bien chimique, empeste ! C’est dire si le vide Beaubourien est pollué.
Ceux qui comptaient se reposer, méditer, en seront pour leurs frais. Circulez, il n’y a  rien à voir ! Et le passant s’active, ressentant peut-être inconsciemment l’oppression du cube blanc, ce fameux white cube, du dispositif muséal. Car c’est bien lui qu’exalte ce type d’événement. On sait que les œuvres d’AC présentent une apparence tapageuse qui cache leur nullité du contenu, ainsi déguiser l’indigence en ascèse permet au contenant, donc à l’institution, voire aux politiques, de  montrer leur toute-puissance de monstration ou d’occultation.
Bref, voilà, une exposition où les petits riens vous gâchent le néant ! Les six commissaires sont donc incapables de nous garantir un vide de qualité. Cette exposition est visiblement mensongère : que fait donc le service de répression des fraudes ? Le public n’en a pas pour ces 12 € !

Le trésor du Vide

Les esprits chagrins vont demander combien coûte une exposition sur le vide, doutant que les ventes de « Perfect Magazine » soit une opération blanche. Le contribuable songe que le vide a du être assuré, au cas où le néant brûle, qu’on le vole ou le détériore (ça le musée s’en charge). C’est un aspect récurrent des vides de l’AC. Ils n’ont rien d’une galéjade, ils ignorent la gratuité : ils sont sonnants et trébuchants. A la Galerie Marian Goodman, au même moment, l’œuvre de Tino Sehgal consiste à discuter avec les visiteurs : pas d’image, pas d’objet, pas d’enregistrement, pas de traces, rupture avec tous les protocoles de promotion habituel, « l’œuvre n’en est pas moins à vendre ».  C’est pourquoi il est curieux de faire de « Vides » une « exposition pour temps de crise », comme le conclut Le Monde. A moins d’y voir une célébration du bobo à l’aise dans un somptueux appartement laissé vide et vierge, avec juste quelques objets design ou d’AC, tandis que les voisins s’entassent dans les colocations …
L’idéal serait d’interdire le vide au public. On a bien interdit Lascaux, pourquoi ne pas sévir si, le vide, un trésor national, est menacé quand le moindre visiteur dégrade le néant. L’exposition parfaite d’AC serait une expo sur rien vue par personne. La Force de l’art 2009 dont le mot d’ordre est « mettre l’accent sur la notion d’oeuvre » s’engage dans cette voie. Le visiteur est rare, les œuvres faibles (comment s’en étonner puisqu’un des 3 commissaires, Jean-Yves Jouannais, est l’auteur du livre « Artistes sans oeuvres » (9)?) ; les amateurs de « décept », comme Mme Cauquelin, seront ravis : le « vide du propos n’est pas pour rien dans la fascination que peuvent exercer ces installations » (10). Il y a un voyeurisme du rien qui se satisfait d’un système institutionnel qui tourne à vide, et jouit de son propre fonctionnement comme une machine célibataire qui est aussi une machine à sous. Celle-ci n’a besoin que de fonctionnaires et de financiers. Réduire public, œuvres ou artistes, à l’état de prétexte, c’est la force de l’AC…
En 1958, lors de l’exposition du vide organisée par Yves Klein, Albert Camus, présent, laissa ce commentaire (11)  qui résume tout :
« Avec le vide, les pleins pouvoirs »…

Ch. Sourgins


notes
(1) Le terme « Art contemporain », employé ici, ne signifie pas « l’art de nos contemporains » mais la partie officielle de l’art d’aujourd’hui : pour éviter toute confusion nous l’abrégerons en « AC ».
(2) Voir critique N°8 l’article de Martine Samoëns « Le cube blanc est-il une arme de guerre culturelle » ?
(3) Du au 23 mars 2009.
(4) L’œil Mars 2009, p. 96.
(5) « ….Le projet éditorial de Perfect Magazine est contraint par son graphisme. Il se présente comme une exposition collective dont le projet curatorial serait définit par les contraintes matérielles qu’il impose. Un fond immaculé égalise, efface, annule, jusqu’à faire disparaître l’intérieur » sic.
(6) Le Monde, 22 et 23/02/09, p.21.
(7) Libération, 4 mai 2009, p.28.
(8) Gakona est encensée par André Rouillé sur le site de Paris Art, mais Guillaume Benoit d’Evene.fr répond  : « Une exposition… (qui) ne convainc pas. Le propos, bien trop large, englobe un spectre si étendu qu'il en arrive à couvrir presque tous les champs. Et le tout a tôt fait de s'abîmer dans le pas grand-chose ».
(9) Jean-Yves Jouannais « Artistes sans oeuvres », Hazan,1997.
(10) François Derivery « Art et voyeurisme », éditions e.c. 2009, p. 133.
(11) « Les  grands scandales de l’histoire de l’art », Beaux-Arts éditions, 2008, p. 187.