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La Figuration narrative
Francis Parent
La Figuration narrative sortirait-elle enfin du purgatoire dans lequel lidéologie dominante la scandaleusement confinée depuis 2 ou 3 décennies, cest à dire, en fait, peu après sa courte émergence liée à la nature même de lépoque des années 68 ?
On pourrait le supposer au vu de la fébrilité qui règne autour de cette appellation depuis quelques temps : multiplication des galeries qui, à Paris, montrent des uvres de, ou se spécialisent carrément dans ce courant ; sorties de superbes monographies consacrées à ses vedettes (dont un somptueux livre-coffret sur Peter Klasen, texte de Paul Virilio (1) ; rétrospectives récentes de Erro au Jeu de Paume, de Klasen à la Friche Anis Gras, des Malassis à Bagnolet ; expositions qui se préparent comme Images narratives à Angers en octobre, ou Le Pop à Beaubourg, lannée prochaine, qui inclura une partie de ces artistes narratifs européens. Et cet été, à La Seyne-sur-Mer, dans létonnante Villa Tamaris, une rétrospective qui réunissait, sur cette thématique, un ensemble de pièces importantes tant historiques que récentes de six artistes : Adami, Erró, Klasen, Monory, Rancillac, Télémaque, accompagnée de lédition dun catalogue-livre censé faire le point sur la question. Et jusquà Art Press, cette hilarante institution pro-conceptuelle qui, en début dannée, consacrait un dossier spécial et même sa couverture ! à La Figuration narrative revisitée !
Pourtant cela nest pas si simple et il conviendrait , par exemple, de sinterroger sur le pourquoi de ce (possible) retour dintérêt sur une appellation qui, si elle a été effectivement la tendance qui, autour de 1962/63, a forgé le retour à la Figure avec ses nouveaux codes de sémiologisation, na perduré en tant que telle que 3 ou 4 ans (1964, Mythologies quotidiennes ; 1965, La Figuration narrative ; 1967, Bande dessinée et Figuration narrative ), alors que les différentes formes de figuration qui en découlèrent, vivifiées par la politisation des années 68 dun côté et par lHyperréalisme de lautre, se démultiplièrent et se diversifièrent dans ce quil a toujours été convenu dappeler, par la suite, la Nouvelle Figuration avec toutes ses variantes, de la plus expressionniste à la plus photo-réaliste, de la plus politique à la plus anecdotique, etc. ?
Remarquons toutefois que, tels lhirondelle et le printemps, ce regain apparent dintérêt nannonce pas pour autant un changement réel dattitude des pouvoirs culturels quant à lensemble de ce courant pictural : toujours aucune exposition denvergure ne lui est prévue à Beaubourg ; la commande publique lui reste plus que parcimonieuse ; les livres dhistoire de lArt contemporain qui se multiplient loublient le plus souvent et la façon dont il a été traité dans la récente et une des rares expos où il aurait eu toute sa place, Face à lHistoire (Beaubourg, 1998), en dit long sur le désintérêt des décideurs culturels envers lui. Dailleurs une pétition signée par plus de 200 artistes et intellectuels stigmatisant lapproche et le contenu de cette expo (manifeste Farce à lHistoire ) fut bien sûr totalement passée sous silence à lépoque et donc oubliée aujourdhui, même par ceux qui sont censé écrire cette Histoire...
Ce regain dattention sur une appellation en fait réductrice au regard du vaste courant qui linclut est donc moins le fruit dune concertation officielle que le résultat dune conjonction dintérêts subjectifs et particuliers. Celui, marchand, de galeristes en quête de retour sur investissement pour les plus engagés, ou de créneaux mal exploités pour les plus opportunistes ; celui, passionnel, dindividualités comme Robert Bonaccorsi qui, depuis maintenant 5 ans enfonce courageusement, expos personnelles après expos personnelles (avec lédition de superbes catalogues ou livres à lappui), le clou de cette Figuration narrative à La Seyne-sur-Mer. Celui, inespéré, dun hasard objectif qui fait enfin se croiser les divers itinéraires de ceux dont lengagement et la fidélité envers cette tendance ne sest jamais démentie depuis un quart de siècle malgré une longue traversée du désert : des galeristes, pionniers comme Mathias Fels ou fidèles comme Alain Matarasso ; des critiques, comme Gérald Gassiot-Talabot bien sûr (promoteur de lappellation Figuration narrative ) mais aussi Jean-Luc Chalumeau ou Jean-Louis Pradel (et pourquoi ne pas le rappeler ici, puisquil semblerait quil soit nécessaire de le faire : votre serviteur) ; des rares conservateurs comme Pierre Gaudibert ; ou encore des collectionneurs passionnés comme Hervé Lourdel ou des entremetteuses rayonnantes (ainsi que la surnomme Pradel) comme Karlota Charmé.
Mais seule, la bonne volonté de toutes ces individualités aurait été insuffisante pour la pérennité de cette forme dexpression si elle navait été étayée par quelque chose de plus profond. Et le piège de ce regain dintérêt pour la Figuration narrative tient en cette métonymie mise en avant dune partie dun courant pour le tout, cest-à-dire sa forme originelle quon espère ainsi mieux reconnaître , au détriment des diverses autres formes qui ont proliféré et même perduré jusquà aujourdhui et qui, elles, restent toujours écartées des circuits de reconnaissance.
Certes cette persistance est due, pour une part, à lapprofondissement méthodique de la voie que ce petit groupe a ouverte au début des années 60, et de ce point de vue, son succès, même tardif, est légitime. Mais elle est due aussi, et pour beaucoup, à limportance de ce très large courant qui a su maintenir la nécessité historique dun rapport figural à lexpression vécu comme procès de connaissance et dêtre au monde, processus donc à 1000 lieues des effets de mode des autres formes dexpressions. Avec cette métaphore liquide on voit bien comment lattention portée sur les vagues plus ou moins fortes à la surface du courant les quelques vedettes toujours mises en exergue peut donc faire oublier limportance du fleuve , cest-à-dire les centaines et centaines dautres artistes qui, malgré les décennies hostiles qui suivirent, ont poursuivi leurs Nouvelles Figurations , individuellement ou à travers des regroupements comme Figures du Réel , Crises , Groupe DDP , Collectif Antifasciste , Salon Figuration critique , etc., regroupements bien sûr toujours oubliés.
Ainsi au listing des raisons qui firent, quen effet, on préféra occulter la Figuration narrative et plus généralement les Nouvelles Figurations, il faudrait maintenant en ajouter une plus perverse : le retour à la métonymie Figuration narrative pour lensemble des Nouvelles Figurations serait une stratégie qui, mettant encore plus en exergue les vedettes du premier groupe en évacuerait dautant mieux et plus définitivement lencombrante réalité des seconds... Si cela est de bonne guerre dun point de vue marchand, cela ne peut quaggraver les distorsions opérées habituellement par la dominance sur une Histoire de lArt objective qui reste donc toujours à faire...
Revenons sur quelques unes de ces raisons : A lappropriation formelle des objets et des images de la société de consommation que cette mouvance fit dès le début des années 60, on préféra bien sûr celle que firent, très peu de temps auparavant, les Nouveaux Réalistes, puisque les premiers, en général, critiquaient cette Nouvelle Société qui se mettait alors en place, tandis que les seconds en étaient, en quelque sorte, les agents ancillaires... De même, dans la foulée, on préféra le Pop anglo-saxon et ses images glorifiant l American way of life plutôt que ces tendances-ci qui, trop centrées sur la France (héritage logique dun certain passé culturel et politique), attaquaient, ou du moins réfléchissaient sur, cette voie que lOutre-Atlantique entendait imposer aussi du côté de lancien continent. Idem pour les tendances Conceptuelles qui suivirent : on ne voulut pas voir combien la Figuration narrative et ses suites étaient souvent étayées par des constructions intellectuelles basées sur la sémiologie, la linguistique, la psychanalyse, etc., alors quon admira ces autres tendances pour les mêmes raisons, en moins fondées ! Evidemment les codes de ces dernières se mordant la queue dans une vacuité affligeante, on néduquait pas, du même coup, à ceux de la Figuration narrative, car un regard ainsi réellement sémiologisé aurait évidemment concouru à un meilleur décryptage du quotidien de lidéologie dominante par un public quon laissait ainsi plus soumis. On alla même jusquà faire accroire (et dans un incroyable retournement de sens qui, en fait, préfigurait bien la ligne dattaque des tenants actuels du post-modernisme dans la fameuse polémique de lArt contemporain !) que ces pratiques douverture et dintelligence du regard étaient en fait un retour à lordre (sous-entendu à lépoque, et dit ouvertement aujourdhui : fasciste !), parce que basées nécessairement sur un retour à la Figure et réalisées avec un matériau éminemment réactionnaire : la peinture !
Autre raison qui, elle, nest pas prête à saplanir, cest que dans une société où le règne de la marchandise était enfin advenu, à ces tendances figuratives réflexives qui prônaient souvent le rejet de lindividualisme, les vertus du travail collectif, et donc, en fait, la nocivité de la signature valorisante, on préféra évidemment les uvres dont le contenu ou plutôt le manque de contenu était synonyme de signature ambulante : les rayures verticales ; cest Machin, les rayures horizontales ; cest Truc, les haricots cest..., jarrête, le listing de la vacuité serait trop long à énumérer ici...
Car, on laura compris, la raison essentielle de ce purgatoire fut pour cette tendance et reste, pour celles qui ont continué leur engagement critique éminemment POLITIQUE.
En effet, après lémergence de ce courant dans le bouillonnement des Mythologies quotidiennes et sa nomination plus restrictive en Figuration narrative par Gassiot-Talabot, ce sont bien des prises de position politiques (sur la guerre dAlgérie, les dictatures ibériques, la guerre US au Viêt-nam, la Révolution culturelle chinoise, la société capitaliste marchande, etc.) qui affirmèrent les engagements esthétiques de la plupart de ces artistes, et non linverse. Même si certains dentre eux ne veulent plus sen souvenir aujourdhui, aidés en cela par tous les pseudo historiens de lArt amnésiques et/ou incultes...
Comme cest le travail collectif ou de groupe, dabord au sein du Salon de la Jeune Peinture (2) à lAtelier populaire des Beaux-Arts en Mai 68, puis dans les regroupements évoqués plus haut, qui firent la richesse à nulle autre pareille de ce courant, sa force historique donc, mais aussi, en même temps, sa faiblesse au regard des nécessités du marché. Doù lutilité déradiquer définitivement tout ce qui rappellerait trop lengagement, la non-personnalisation, le collectivisme ; doù la nécessité de ramener LES Figurations post-68 à LA Figuration narrative anté-68.
Certes lexpo de la Villa Tamaris était nécessaire et superbe dans le déploiement et la richesse de ces uvres rarement réunies. Mais en contrecoup elle concentrait encore plus leffet métonymique opéré déjà lors de la première tentative forte de réhabilitation de ce groupe qui eut lieu à lELAC de Lyon en 1992 ; Figurations critiques (intitulé dailleurs discutable puisque reprenant le nom dun Salon existant, comme lexpliquait un manifeste de lépoque...) et qui, elle, comprenait, outre ces six noms aujourdhui élus , ceux de Arroyo, Cueco, Fromanger, Ipoustégui, Seguí.
De même, le superbe catalogue-livre édité par la Ville de La Seyne-sur-Mer à loccasion de cette rétrospective (3) sil a limmense mérite de pallier à lessentiel du manque éditorial flagrant concernant ce courant, néchappe pas bien quil soit rédigé par Jean-Louis Pradel, un critique dont lengagement dans les années 70 fut pourtant indéniable à cette occultation dominante aussitôt quil sagit dartistes ou dactions qui ont perduré dans un réel engagement par-delà la période initiale. Et même le dictionnaire des artistes relevant plus ou moins de cette thématique que lauteur a senti la nécessité dadjoindre à la fin de son texte centré essentiellement sur les six noms retenus, sil a le mérite de rapprocher enfin de ce courant des noms souvent oubliés comme ceux de Alfred Courmes ou Clovis Trouille, nen évacue pas moins la kyrielle dautres, individuels ou groupes, qui ont uvré au cur même de ce courant, mais dont lengagement politique a plus ou moins persisté.
A quand donc des manifestations avec des ouvrages qui, sans minimiser lapport et limportance de ce petit groupe dartistes dorénavant bien labellisés , remettraient aussi à leur place et en perspective, tous ceux qui, précurseurs ou dans la continuité de cette tendance de André Fougeron au Groupe DDP en passant par bien dautres ont éminemment souffert de lostracisme dominant du seul fait du non-renoncement à leur engagement ?
Heureusement, deux autres livres, sortant au même moment, viennent à-propos nous rappeler certaines vérités historiques et donc que dautres approches de lArt restent possibles. Le premier, Le regard idéologique (4) est de Bernard Rancillac, lun des fondateurs du mouvement et lun des artistes les plus engagés à lépoque. Mais surtout celui qui, parmi les vedettes actuelles, renie le moins ses prises de position passées comme le prouve cette publication qui, en fait, reprend des textes que cet artiste (mais aussi auteur : se souvenir quil a déjà publié deux savoureux manuels ; Peindre à lacrylique et Voir et comprendre la peinture ) a écrit dans les années 75 à 79 ( Je ne change rien à ce que jai rédigé en 1979 déclare-t-il dans sa préface). Ces analyses et réflexions sur le Réalisme socialiste à la soviétique ou à la française, sur lHyperréalisme ou la Figuration narrative, sur lAlbanie ou la Chine de Mao, etc., devraient faire admettre (à qui voudra bien lentendre évidemment, mais là, rien nest moins sûr mon cher Bernard...) combien ce qui se pensait et se disait réellement à lépoque et que beaucoup essaient donc de faire oublier reste souvent toujours valable aujourdhui : En fait les valeurs intellectuelles et les goûts dune infime minorité oppressent la grande majorité des esprits écrivait , par exemple, Rancillac il y a 25 ans...
Le second, de Raymond Perrot (5) lun des trois peintres du Groupe DDP (Derivery, Dupré, Perrot ; groupe ayant déjà publié des milliers de pages de théorie esthétique et politique, évidemment toujours éludées) sous le titre provocateur de Les Médiocres flamboyants , énumère et analyse sous cette appellation qui sous la plume de lauteur se veut affectueuse et confraternelle les uvres de ces centaines dartistes et de groupes, vedettes et non-vedettes mises sur le même plan créatif, qui ont donc aussi permis la perduration de cette Figuration sémiologisée.
En ces temps damnésie organisée, ces deux ouvrages (et quelques autres récents (6) tombent à pic, un peu comme des points dhonneur quil convenait de remettre sur les i du retour d intérêt des marchés vers ces tendances figuratives narratives ainsi revisitées ...
F.P. Paris, Juillet 2000.
1. Klasen-Virilio ; Etude dimpact , Ed. Expressions Contemporaines, 1999.
2. Cf. Le Salon de la Jeune Peinture , F. Parent et R. Perrot, Ed. JP, 1983.
3. qui tournera ensuite en Norvège, Musée de Bergen (sept. oct. 2000), puis en Islande, Musée de Reykjavik (janv. mars 2001).
4. Le Regard idéologique , B. Rancillac, Ed. Somogy, 2000.
5. Les Médiocres flamboyants , R. Perrot, EC Ed., 2000.
6. comme :
Le Groupe DDP , par eux-mêmes, EC Ed., 1999 ;
Art Contemporain : territoire de non-sens, état de non-droit , P. Souchaud, EC Ed.,1999 ;
Misère de lArt , J.P. Domecq, Calman-Lévy, 1999 ;
Entendre lEcrit , F. Parent, EC Ed., 1999.
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De la narrativité en peinture
Essai sur la figuration narrative et sur la figuration en général
De Raymond Perrot. Ed. LHarmattan 2005, 230 p., 21 euros.
François Derivery
« Un refus rapide de Gallimard », mécrivait Raymond Perrot en ce début dannée 2005, à propos de son nouveau manuscrit. Gallimard a une définition rigide de ce que doit être, dans sa forme comme dans son contenu, un manuscrit publiable. Mais, bien que rédigé selon des critères non académiques, le manuscrit de Perrot représentait une avancée importante par rapport à ce qui sécrit habituellement sur lart, et proposait une critique argumentée et structurée dun art officiel en perte rapide de crédibilité. Cest tout le mérite des éditions lHarmattan davoir mesuré la portée de ce texte et de le publier.
Le livre commence par une citation de Derrida : « Dans une société qui na pas encore trouvé son repos, comment lart pourrait-il cesser dêtre métaphysique, cest-à-dire ; significatif, lisible, représentatif ? »
Et une autre de Barthes : « ...Et la responsabilité aujourdhui est urgente : elle appelle une guerre inflexible à la doxa (...), à ce discours général formaté par les pouvoirs médiatiques, eux-mêmes entre les mains des lobbies politico-économiques. »
A partir de ces deux citations une problématique sesquisse : ce que la doxa sefforce descamoter, cest le rapport de lart au réel à travers le déni de la lisibilité de limage et de sa signification collective et sociale. Réduite à une fonction de spécularité, elle est un instrument docile au service des intérêts des lobbies politico-économiques.
Cest ici que prend tout son sens une troisième citation (qui est en fait la première ces trois citations étant reprises ici dans leur ordre inverse dinscription) figurant en exergue du livre de Perrot. Elle est cette fois de Lacan et rappelle une « évidence » que rejette par nécessité lindustrie gratifiante du fantasme projectionnel, à savoir que « la représentation nest pas la chose représentée ».
Quest-ce donc que la « narrativité » en peinture ?
Abordant cette notion, Perrot invite à regarder la représentation au-delà du représenté. Limage nest pas le réel quelle représente, cest une fiction, mais le producteur dimage, lui, est bien réel. Il faut distinguer « labord imagé du contenu réel » qui lui donne sens, et rechercher derrière le sujet manifeste les stratégies réelles de sens. Ainsi Perrot recherche lallusion (ou la non-allusion) aux guerres de lépoque derrière les peintures intimistes hollandaises du 17e siècle (de Hooch, par exemple, aurait été plus sensible au contexte historique que son contemporain Vermeer).
Ces conditions générales de signifiance posées, la figuration peut ou non affronter le défi du sens. Si, comme lécrit Focillon, « La peinture est une activité spéculative », elle ne peut se limiter à la représentation, sauf à produire un ersatz. La fonction représentative concerne directement la re-présentation : la peinture est une pensée du réel. Il faut établir des relations, au contenu toujours renouvelable, entre les signes et le réel. Ces relations sans cesse à refonder sont évacuées dans un contexte idéologique de fin de lhistoire, où le réel refoulé est remplacé par une représentation standardisée, émanation dun pouvoir dominant.
Pour lauteur, limage peut (toujours) être traduite en récit. Cest dailleurs ce qui en fait, pour la pensée artistique contemporaine dominante, lantithèse de lart. Mais un art coupé du verbe est une utopie aussi inaccessible que celle dun art coupé de lhistoire. Ainsi se dessinent les contours dun art et dune idéologie de lart en marge de la réalité. Une réalité rejetée à lextérieur de « lart » car elle fait sens et justifie lhistoire. Quant à la négation du sens elle conduit à celle du verbe lui-même. La parole devient « lennemie de lart ». Sauf évidemment celle qui est tout acquise à la cause de cet art....
Si limage est signifiante, la peinture figurative lest aussi (et sur ce plan labstraction est un cas particulier de la figuration). Il faut donc concevoir la figuration narrative comme une peinture qui non seulement assume la signifiance de limage (ce qua toujours fait lart figuratif de façon plus ou moins consciente), mais qui sen saisit délibérément et donc sengage, à ses risques et périls, dans laventure du sens.
Idéalement du moins, la figuration narrative aurait été ainsi une étape artistique nouvelle vers une maîtrise de la signification sociale et collective des images, à laquelle aurait répondu un mouvement inverse de censure et de blocage, à travers un interdit jeté sur limage et le langage par lidéologie artistique contemporaine.
La dénégation du sens et « du langage présent dans limage » (pour reprendre une expression de Perrot) prend en cela la forme dune dénonciation de « lengagement » qui nest quune confirmation a contrario du fait que tout art est engagé, dans la mesure où il entretient un inévitable rapport au sens. La censure du politique procède de la même dénégation. Etabli en dehors et à lécart de la réalité collective lart serait censé échapper au politique, dont il prétend alors ne traiter que sous langle du « constat ». Tout art nen demeure pas moins politique et engagé : quil lassume ou le dénie.
La figuration narrative une figuration assumant sa narrativité se savait donc, et était effectivement « engagée ». Cest pour cette raison quen dépit de quelques défenseurs respectés (Michel Troche, Pierre Gaudibert, Gérald Gassiot-Talabot), sa notoriété sera de courte durée, dans un climat idéologique voué au réformisme et dans un contexte artistique douverture à la compétition marchande internationale et à ses produits formatés : « Un réformisme rampant est impropre à susciter lengagement des artistes, sinon vers des formalismes décoratifs doucement perturbés, genre Adami ou Erro (...). La fin des figurations narratives enchante les « nouveaux critiques », tel Jean-Luc Chalumeau dans son dernier livre sur la Nouvelle Figuration (éd. Cercle dart, 2003). » (p. 53)
Ce qui amène lauteur à proposer une lecture symptômale de lart contemporain et de son idéologie que Freud naurait sans doute pas désavouée : « Lirrésistible expansion de la narration parut bientôt si dangereuse que les professionnels de lart voulurent y mettre fin lart contemporainétait le symptôme de cette peur qui saisit marchands et institutionnels lorsquils comprirent que la peinture accédait de cette façon à un degré de vérité inacceptable, avec son index pointé vers les censures, sur les incompétences, sur les pouvoirs abusifs, en même temps quelle appelait à des valeurs qui font une société plus juste » (p. 68). La suite vaut aussi dêtre citée : « Car ce nest pas seulement de « politique » que discourait maintenant la peinture, mais des moyens den sortir (pas de la peinture mais du marasme) : ironie, philosophie, analyse, sensualité, engagement. Jai qualifié de « généreuse » cette façon de concevoir les forces de la peinture, en une fin de siècle qui non seulement la néglige mais la combat darrache pied avec la formule impérialiste dun art officiel. » « La suite a prouvé, de 1980 à 2000 précise encore un peu plus loin lauteur (à propos plus précisément du groupe DDP) , que le massacre de la peinture correspondait bien à un éclipse voulue de la pensée critique. » (p. 75).
Il faut déduire de ces constatations que ladversaire principal de lart contemporain de marché nest pas ou nest plus tant aujourdhui la figuration narrative, quasiment effacée de lhistoire en tant que telle, que la figuration elle-même. Cela dans un mouvement de régression idéologique et sécuritaire qui, revenant sur des siècles de recherches sur le sens des images, tend à réduire lart à un commerce dicônes.
Ce qui gêne aujourdhui dans la figuration cest quelle parle, quelle donne à lire les conditions de production et les stratégies de limage. La lisibilité étant lennemie, il faut locculter et couper limage de sa dimension discursive. La solution la plus simple consiste à amplifier ses effets de réalité immédiats. Doù limportance de la mise en scène qui transforme lart en spectacle, et du conditionnement du spectateur qui vise à le transformer en consommateur irresponsable.
« Réalisme confondu avec naturalisme, vérisme ou même académisme, représentation confondue avec théâtralisation, anecdote ou allégorie, tous ces termes servent à éconduire la figuration sous prétexte de propagandisme, à la couper de son « effet réel » cest-à-dire, paradoxalement, de son pouvoir de distanciation davec le réel » (p. 43).
Réel ou effet de réel ? La question de la relation de lart à la réalité, à la collectivité, à lhomme, est aujourdhui centrale, et est appelée à déterminer les formes futures de lart. Son importance est clairement perçue par linstitution artistique néolibérale et marchande, qui sefforce par tous les moyens de lévacuer.
François Derivery, revue Ecritique n°2, 2005
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