In : LE LIVRE NOIR DU CAPITALISME, éd. Le Temps des Cerises 1998.

 

Massacres et répression en Iran
par François Derivery

 

 A mes amis — où sont-ils aujourd’hui ? — du parti Toudeh d’Iran.

 

L’Iran — la Perse —, un pays ancestral, berceau de l’humanité, dont l’histoire millénaire et la haute culture vous tombent sur les épaules, avec la chaleur étouffante, dès que vous posez le pied sur le tarmak de l’aéroport de Mehrabad, à Téhéran.
Au printemps 1975 il fallait de longues demi-heures pour franchir les différents sas, bourrés d’espions de la SAVAK et de soldats en armes, et atteindre la sortie. Les étrangers étaient largement mieux traités que les nationaux, tout particulièrement et méticuleusement contrôlés.
Auparavant chacun avait largement eu le temps de contempler, garés dans un secteur réservé de l’aéroport, les avions gros porteurs militaires américains, peints en kaki, qui ne prenaient nullement la peine de se cacher. On ne manquait pas de remarquer également, un peu plus tard et dans ce registre, l’usine de Coca-Cola installée en plein centre-ville.
L’impression immédiate était celle d’un pays en siège et d’un bouillonnement de vie multiforme mal quadrillé par une police pourtant omniprésente.
En dépit de la méfiance et de la surveillance qui s’exerce sur les conversations (les Iraniens vont jusqu’à dire — en privé — qu’un individu sur cinq rencontrés dans les lieux publics est de près ou de loin lié à la SAVAK, un sur trois dans les universités) et que certains noms soient tabous, personne n’a oublié le coup d’Etat de 1953, mené par la CIA, qui a mis fin au gouvernement d’indépendance nationale du docteur Mossadegh et remis le pays sous la coupe des compagnies pétrolières anglo-américaines.
Outre sa position stratégique essentielle aux frontières de l’URSS (“ première ligne de défense du monde occidental ”) l’Iran présente aussi un intérêt substantiel : son pétrole.
Les débuts de la guerre pour le pétrole remontent à 1870. Le pays est depuis longtemps sous influence étrangère, surtout anglaise et russe. L’Anglo-Persian Company accorde à l’Iran 16% des revenus du pétrole. La Russie (compagnie des Pétroles Géorgiens), puis l’URSS occuperont longtemps militairement le nord-ouest du pays
Si la culture persane est millénaire et raffinée, son histoire ne manque certes pas d’événements sanglants. C’est une longue litanie de guerres, d’assassinats, de répressions et de violences. Souvent, dans ce pays presque toujours dirigé par des potentats peu préoccupés de droits de l’homme, l’élimination physique apparaît comme le moyen le plus simple et le plus rapide de régler les différends, notamment politiques.
La conjonction de ce deux facteurs : un fond de violence ancestrale sur base de despotisme et la guerre du pétrole attisée par les complots et les interventions du capitalisme anglo-saxon, donnera naissance au régime du Chah, une sinistre machine à opprimer, à assassiner et à exploiter tout un peuple. Pas moins de six présidents successifs des Etats-Unis auront veillé sur le destin du souverain autant qu’à la bonne rentabilité de leurs investissements, qui reposaient sur les épaules d’un individu caractériel devenu dictateur mégalomane. Ce avant que la révolution islamique ne lui indique, en 1979, ainsi qu’à ses amis, la direction de la sortie.
Mohamad Reza Pahlavi avait de qui tenir. Son père, Reza Khan, modestement surnommé “ le Grand ”, avait déposé le dernier Quadjar par un coup d’Etat militaire à la tête d’un régiment de cosaques. Proclamé roi en décembre 1925, il est couronné par ses troupes le 24 avril 1926 et fonde la dynastie des Pahlavi. Né dans un quartier pauvre du sud de Téhéran, c’est un militaire doublé d’un énergumène, capable de défenestrer un ministre récalcitrant de ses propres mains au cours d’un conseil. Pour asseoir son pouvoir, il n’hésite pas à lancer des expéditions punitives contre des minorités actives, qu’il massacre sans pitié : Bakhtyanis, Kurdes, Kashgaïs.
Il obtient en 1933 la renégociation des accords pétroliers avec l’Anglo-Persian qui devient l’Anglo-Iranian. La part de l’Iran sur les revenus du pétrole passe à 25%.
Au début de la Seconde Guerre mondiale, il ne cache pas sa sympathie pour les Allemands, comme Ataturk, son modèle. Un centre de propagande nazie ouvre à Téhéran en 1940. Les Alliés occupent alors le pays pour réduire l’influence allemande et établir une voie d’approvisionnement en pétrole à partir du Golfe via l’URSS. Ils contraignent Reza Chah, qui obtempère le 16 septembre 41, à abdiquer au profit de son fils Mohamad Reza.

Les Américains ne partiront plus. Roosevelt en prend la décision dès la fin de 1942. Lors de la conférence de Téhéran, en 1943, ce sont surtout des armes et des conseillers militaires qui sont envoyés, sous couvert de reconstruction du pays.
Les premières difficultés du nouveau régime ont lieu dès la fin 1944, avec le soulèvement communiste de l’Azerbaïdjian, soutenu par l’URSS. La répression est féroce et fait 200 morts par jour. Les manifestations monstres de soutien à l’Azerbaïdjan qui ont lieu à Ispahan et à Téhéran devant le parlement, à l’initiative du parti Toudeh, sont réprimées non moins sauvagement.
En 1946 ce sont les tentatives de sécession de plusieurs régions de la “ zone russe ” en bordure de la Caspienne : Guilan, Khorassan, Mazanderan, et la tentative de république indépendante au Kurdistan. Le bain de sang continue et les Américains affluent en 1947. Ces conflits permettent aux Etats-Unis d’obtenir  ce qu’ils recherchent depuis longtemps : le retrait d’Iran de l’URSS.
En juin 1947 ils accordent un crédit de 26 millions de dollars d’aide aux troupes iraniennes. Georges Allen est le nouvel ambassadeur des Etats-Unis. Le général Vernon Evans est nommé chef de la mission militaire. Le général Schwartzkopf est délégué à la réorganisation de la Gendarmerie.
Cette même année, en 1947, Truman crée la CIA.
En février 1949, le 2,  le Chah est la cible d’une tentative d’assassinat à Téhéran. Cet événement marquera l’esprit du souverain, notamment vis-à-vis de celui qu’il considérera toujours comme son ennemi principal, et contre lequel il mènera une guerre impitoyable : le parti Toudeh d’Iran marxiste-léniniste. Bien que la responsabilité du Toudeh n’ait pas été clairement établie — notamment en raison du lynchage immédiat de l’agresseur, le photographe Fakhr Araï —, le Chah n’abandonnera jamais à son intime conviction. Aussi bien l’idéologie communiste constitue-t-elle un reproche permanent à la vie de satrape qu’il mène, au regard de la misère trop voyante de la population. La bourgeoisie existe encore à peine, en Iran, elle ne connaîtra son essor que dans les années 70, avec l’arrivée massive des revenus pétroliers. Mais le Chah est un adepte des jugements et des méthodes expéditives. Il l’a prouvé, en février 1948, en faisant assassiner à coups de revolver le journaliste Massoud, directeur de l’hebdomadaire Marde Emrouz (“ L’homme du jour ”), devant la porte de son journal. Ce dernier menaçait de faire des révélations sur le mode de vie de la famille royale. Déjà courent en ville le bruit que le Chah entretient une troupe de séides pour liquider expéditivement les opposants les plus agités.
Au début de 1951 les interventions étrangères et la mainmise des compagnies pétrolières anglo-américaines suscitent un renouveau nationaliste et assurent le succès populaire du parti du Front National du Docteur Mossadegh.
Mohamad Hedayat, dit Mossadegh (“ le Valeureux ”) est né en 1881. Fin politique, il a fait des études à Paris et a été inspecteur des finances à 15 ans. Le Premier ministre du Chah Razmara (qu’on accuse d’avoir fait bouillir vifs des prisonniers !)  ayant été assassiné au Bazar de Téhéran par Khalid Taharassebi (7 mars 1951), l’Ayatollah El Kachani soutient publiquement la candidature de Mossadegh. Le Chah nomme pourtant au poste vacant Hossein Ala, son ambassadeur à Washington. C’est une protestation unanime de la population. Le Bazar se soulève contre le Chah. Le 13 mars celui-ci doit céder et nommer Mossadegh Premier ministre.
Il mène aussitôt une politique résolument anti-britannique et obtient du Parlement, le 30 avril 1951, la Loi de Nationalisation des pétroles iraniens, qui retire à l’Anglo-Iranian les immenses champs pétrolifères dont elle détenait la concession.
C’est la stupeur incrédule dans les Bourses de Londres et de New York. Les uns et les autres s’affirment “ scandalisés ”. On traite Mossadegh de “ fou ”. Il faut dire que l’Anglo-Iranian, comme il se doit, arrosait une bonne partie des députés...
Le 10 juin 1951 le drapeau iranien flotte sur le siège de l’Anglo-Iranian, à Khoramshahr. Une victoire du peuple, elles sont rares. L’ambassadeur US Harriman ayant soutenu trop ouvertement les Anglais, sa voiture est arrêtée à Téhéran par des manifestants.
Les compromissions du Chah avec les Anglo-Saxons, son hostilité à Mossadegh, sont particulièrement mal perçues par la population. Mossadegh est réélu en 1952. Le 26 février 1953, apparemment vaincu, le Chah se résout à l’exil, en cachette, direction Rome, dans un petit avion privé. Son escale tragi-comique sur l’aéroport de Bagdad donnera à Soraya l’occasion de faire étalage de son inconscience et de sa légèreté : elle ne s’intéresse qu’à ses valises et à ses bijoux. Une constante dans son comportement.

C’est l’intervention de la CIA qui va sauver le Chah - et évitera à l’Iran l’opprobre internationale d’un gouvernement de gauche. L’opération sera menée par deux compères : l’Américain Kim Roosevelt, envoyé de la CIA qui fournit le soutien logistique, et le renégat Zahedi, un ancien partisan de Mossadegh, que les Anglais sauront “ retourner ” à la suite d’un enlèvement rocambolesque. Il obtiendra en août 53 le soutien de troupes encore favorables au Chah pour renverser Mossadegh.
Zahedi, pendant la seconde guerre mondiale, ne cachait pas ses sympathies pro-nazies. Personnage douteux, corrompu par le jeu et obsédé sexuel (il se vante de détenir les adresses de toutes les prostituées d’Ispahan), c’est lui qui, pour récompense de sa trahison, succédera à Mossadegh au poste de Premier ministre.
Le 13 août 1953 le Chah, revenu d’exil, démet Mossadegh par un “ firman ” que lui porte Nassiri, le futur patron de la SAVAK.
Le 19 août Mossadegh est un fuite. Il sera repris, encerclé dans sa petite maison de briques de Téhéran, emprisonné, jugé le 8 novembre 1953, condamné à mort, puis gracié par le Chah, qui ne veut pas faire de lui un martyr, et finalement condamné à trois ans de prison.
Les fonds nécessaires au coup d’Etat ont été fournis par les Etats-Unis à hauteur de 400.000 dollars et par la banque Melli d’Iran. Outre les deux principaux protagonistes, d’autres personnages ont participé au complot, tel le général Nassiri. Mais c’est Allen Dulles qui supervise l’affaire et tire les ficelles, avec son adjoint Richard Helms, lequel deviendra en 1974 ambassadeur des USA à Téhéran.
Le coup d’Etat du 19 août 1953 — fait exceptionnel dans l’histoire de l’Iran — n’aura fait que 200 morts !
Et c’est aussitôt le retour des pétroliers.
Dès le 5 août 1954 un accord est signé avec un consortium international du pétrole comprenant Anglais, Français, Hollandais et Américains. La Société Nationale des Pétroles Iraniens est créée. Le consortium devra restituer une partie des 260.000 km2 de champs pétrolifères qu’il contrôlait.
Pendant ce temps un individu intriguant et douteux poursuit sa route vers le pouvoir. Le général Teymour Bakhtiar, le gouverneur de Téhéran. D’abord partisan de Mossadegh il le trahit pour poursuivre son propre jeu. Il ordonne le massacre de partisans du Toudeh — 800 arrestations — dans la cour de la prison de Gharz. Aidé du procureur général Azmoudeh, chargé de donner à ces purges une couverture légale, il fait aussi “ disparaître ” plus de 3.000 partisans de Mossadegh dans des exécutions sommaires. (Le Monde du 13-14 novembre 1955)
C’est ce bourreau qui crée la SAVAK, la police politique du Chah de sinistre réputation, véritable Etat policier dans l’Etat, en 1956, avec l’aide technique et financière des Etats-Unis et du Mossad israélien. L’ambition démesurée de Bakhtiar sera à l’origine de sa perte. Après avoir tenté de rivaliser avec le Chah, il sera assassiné en Irak par les agents de celui-ci (1959).

Ces divers événements ont abouti à renforcer le pouvoir du Chah qui devient un despote absolu et concentre tous les pouvoirs, pendant que les Américains, solidement implantés, utilisent l’Iran dans leur politique d’encerclement de l’URSS, à travers le surarmement du CENTO, le pacte pro-américain qui réunit l’Iran, la Turquie et le Pakistan. Investi du rôle de gendarme de la région, au nord comme au sud sur le Golfe, l’Iran militarisé travaille en liaison étroite avec les forces et la logistique américaines.
L’argent du pétrole commence à arriver à flots. La fortune du Chah et de son entourage gonfle. Les journaux occidentaux se sont fait l’écho complaisant du faste des palais du Golestan ou de Niavaran, sur les hauteurs de la ville, des frasques d’Achraf, la sœur du Chah, capable de dépenser en une nuit des millions de dollars à Monte-Carlo. Car toute la cour voyage, pour le plaisir mais aussi pour mener de juteuses tractations et conclure des contrats fastueux avec de grosses sociétés internationales auxquelles est livré le pays. La corruption s’étale, mais les journaux sont muselés, toute contestation est réprimée. Dans les journaux européens il n’est question que des multiples aventures féminines du Chah — un “ collectionneur ” sexuel — et des angoisses de Farah Diba. Le Chah passe l’hiver à St-Moritz, voyage au Mexique, est reçu par Giscard-d’Estaing, la reine d’Angleterre et tout le Gotha. Il consulte régulièrement Kissinger. Auparavant, sommet symbolique de cette période de splendeur et de succès médiatique, le Chah avait tenu à se couronner lui-même dans un déploiement de luxe, lors de la célébration des 2.500 ans de Persépolis, devant un parterre d’hommes d’Etats et de têtes couronnées honorés par son invitation (26 octobre 1967) (1).
Pourtant, pendant qu’Achraf se fait construire un palais au toit feuillé d’or, d’un look moderniste, entouré de barbelés et de miradors, en plein désert, la misère de la population n’a jamais été aussi insupportable. Cependant, avec la montée des prix pétroliers, le revenu annuel par tête d’habitant, précédemment un des plus pauvres du monde, s’élève en 1972 à 870 dollars (8 fois plus élevé que celui du Pakistan). Mais la grande masse des Iraniens ne voit rien de cet argent, à part une inflation continue et la cherté insupportable de la vie. Poussés par la faim et la nécessité ils manifestent régulièrement, comme ils le peuvent, et sont tout aussi régulièrement massacrés dans la rue — car la police comme la troupe ne font pas de détail. Entre 1960 et 1979 des milliers de morts accompagnent ainsi les multiples mouvements de foule et de protestation.
En 1961 par exemple c’est la grève des briquetiers de Téhéran, 30.000 personnes, victimes d’une exploitation féroce. Ils sont payés 35 rials (25 F) pour fabriquer 1.000 briques qui rapportent 3.500 rials à l’entrepreneur. La police se livre à un massacre. Elle récidive peu après en réprimant  une manifestation d’étudiants, le 21 janvier 1961 (100 morts). Le 4 avril 1963, l’Ayatollah Khomeini ayant critiqué publiquement le Chah, il est arrêté à Qom le 6. Au cours de l’énorme manifestation de protestation qui s’ensuit, plus de 1.000 personnes sont tuées (Le Monde, 20 avril 1964).

La SAVAK (2)
On le voit, les tirs dans la foule et les hécatombes quasi quotidiennes qui ont marqué, la fin du régime du Chah, en 1979, avaient des antécédents. Le Chah n’a jamais mené, vis-à-vis de la population et en dépit de gestes de propagande (la “ Révolution blanche ” de 1963) et de déclarations ronflantes (“ son union profonde avec son peuple ”), qu’une politique de répression systématique, dans le sang, de toute critique et de toute contestation. Il s’agissait pour lui non seulement de régner sans partage en despote absolu, mais aussi de tenir le pays, conformément aux accord stratégiques et politiques conclus avec l’allié et le mentor américain lequel, sans plus de scrupules en Iran qu’ailleurs, maniait dans la coulisse sa marionnette sanglante. A titre de réciprocité toutefois, selon le journaliste américain Jack Anderson (qui alluma l’affaire du Watergate) le Chah, avec l’aide de Richard Helms son conseiller de la CIA, aurait aidé Nixon à être réélu, grâce à un cadeau de plusieurs millions de dollars qui auraient transité par le Mexique pour y être opportunément “ blanchis ”.
Il eût été difficile de parler de la SAVAK, la police politique, sans un rappel historique qui en situe le champ d’apparition et le champ d’action. La SAVAK n’est que l’élément le plus terrifiant d’un appareil complexe. Mais c’est aussi la base, le fondement, tant du pouvoir personnel du Chah que de l’organisation et de l’efficacité de celui-ci.  La SAVAK est en tous points le reflet du Chah. Il en a fait son outil personnel dès qu’il eût réussi à se débarrasser de Bakhtiar, son créateur. Par la suite le général Pakravan en juin 1961, puis le général Nassiri en 1966 (“ Un intellectuel remplacé par un homme à poigne ”) en assureront la direction.
En 1975 l’armée iranienne compte officiellement 400.000 hommes, la gendarmerie 80.000, la SAVAK pour le moins 100.000.
Une “ Super SAVAK ” contrôle l’organisation, c’est l’Imperial Inspectorat Organisation (IIO), qui est sous la direction du général Yasdanpanah puis de Hossein Fardous. Cet organisme comporte quelque 200 officiers supérieurs. Enfin un Bureau spécial est composé d’une quinzaine d’officiers triés sur la volet. Il chapeaute l’édifice et contrôle drastiquement les activités de l’ensemble du système. Il n’a de comptes à rendre qu’au Chah.
Cette police secrète, organisme d’infiltration, de noyautage et de surveillance rapprochée de la population, est partout. Tout Iranien peut se sentir à tout moment espionné, et surveille en conséquence ses propos. Cette psychose permanente ne doit rien à l’imagination. En Iran la liberté d’expression n’existe pas. Toute critique du régime, et encore plus de la personne du Chah ou de sa famille est un crime passible d’emprisonnement immédiat. Le nom de l’organisation secrète est lui aussi tabou. Dans chaque foyer le portrait du Chah ou de son fils doit obligatoirement figurer. Dès qu’un inconnu s’approche dans la rue le ton baisse, la conversation s’arrête. Combien de passants innocents ou d’authentiques patriotes n’ont-ils pas été soupçonnés à tort d’appartenir à la police redoutée, et combien d’autres l’ont-ils été à juste titre ? Non seulement les lieux publics, les mosquées, le Bazar (qui restera, avec les universités, le foyer principal de la résistance populaire) mais aussi les usines, les magasins, et bien sûr les hôtels internationaux (l’Intercontinental, le Royal Teheran Hilton), où les employés sont souvent des agents de renseignement. Micros et caméras sont cachés dans les chambres. On espionne tout. Les correspondances ordinaires sont surveillées, notamment les courriers à destination de l’étranger. Des hommes politiques, des militants, des étudiants installés en Europe, aux Etats-Unis ou en URSS sont ainsi surveillés — il y a aussi évidemment des agents de la SAVAK qui tentent d’infiltrer les milieux d’opposition à l’étranger —, et leurs familles ou amis sont mis en fiches à toutes fins utiles et parfois arrêtés.
Les fonctionnaires et hommes politiques n’échappent pas au soupçon, toute personnalité du régime est doublée d’un agent de la sécurité.
Les bureaux de la SAVAK sont nombreux à Téhéran, son quartier général est situé près de Chemirand, au carrefour de Saadabad. Le “ Comité ”, à juste titre redouté, est une énorme bâtisse aux murs épais, bardée d’antennes. Les individus soupçonnés d’un délit — qui peut aller du simple délit d’opinion au soupçon d’appartenance à une organisation politique interdite comme le Toudeh —, réel ou supposé, sont arrêtés et conduits dans des centres d’interrogatoire ou des prisons. C’est le début d’une aventure incertaine, et souvent de l’horreur, car la torture est pratiquée régulièrement. Les conditions de détention des prisonniers sont un calvaire et, sous l’impulsion de conseillers américains et israéliens au fait des derniers raffinements de la “ torture psychologique ” le chantage, l’emprisonnement et la torture des familiers sont également pratiqués. Outre les jugements à huis clos, qui relèvent d’une cour militaire aux décisions jamais justifiées, les exécutions sommaires et les morts par torture, d’autres pratiques usuelles renchérissent sur l’abjection, telles ces émissions à peu près quotidiennes à la télévision d’aveux et d’autocritiques de prisonniers, dont chacun sait qu’ils ont été obtenus par la torture et le chantage, tant, à l’évidence, les “ repentis ” ont été maquillés, leurs blessures mal dissimulées pour la circonstance...
De nombreux intellectuels et artistes iraniens sont passés par les geôles du Chah, beaucoup y sont morts. En marge des fastes de Persépolis, le régime a paru vouloir absolument décapiter son peuple de ses élites démocrates. La presse occidentale et des organismes internationaux ont fini par donner de timides échos de ces atteintes systématiques aux droits de l’homme. Mais lorsqu’un journaliste ose demander au Chah — qui a toujours nié les tortures —, ce qu’il en pense, il s’attire la réponse suivante : “ Amnesty International ? Qu’est-ce que c’est que ça ? nous ne connaissons pas ! ” (Actuel 2, 24. juin 1974).
En 1971 a lieu le procès du “ Groupe des dix-huit ” à Téhéran. Ils ont avoué sous la torture être communistes, puis se sont rétractés. Un observateur français, Me  Mignon, qui peut assister à deux audiences du tribunal (accusation et “ défense ” sont assurés par des militaires) rapporte que plusieurs des détenus ont montré des cicatrices et des séquelles de tortures. Un accusé, Chokrollah Paknejad, affirme : “ J’ai été conduit après mon arrestation dans les caves de la SAVAK à Khoramshahr où j’ai été déshabillé à coups de poings. J’ai été frappé pendant 20 heures d’interrogatoire. Ensuite j’ai passé une semaine dans les W-C de la prison d’Abadan, sans vêtement. J’ai ensuite été transféré à Evine (prison du nord de Téhéran) où j’ai été à nouveau torturé, fouetté et battu. Ensuite on m’a appliqué les “ menottes à poids ” (les mains du prisonnier sont attachés derrière sa nuque, on y suspend des poids de plus en plus lourds) et frappé. Un autre accusé, Nasser Kakhsar, dira comment il a vu mourir l’ingénieur Nikadvoudi sous les tortures à la prison de Ghezel-Galeh, des suites d’une lésion de la mœlle épinière. Son délit était de “ lire des livres ”. L’Ayatollah Saïdi est mort lui aussi à Ghezel-Galeh.
Mes Nouri Albala et Libertalis, de la Fédération internationale des juristes démocrates, ont eux aussi assisté à certains procès d’opposants iraniens détenus à Evine. Entre le 28 janvier et le 6 février 1972 six accusés ont été condamnés à mort. D’autres sont accusés d’attaques de banques, de postes de police... En dépit de la loi les audiences se déroulent à huis clos. Les prisonniers sont torturés pendant des gardes à vue de durée illimitée. Certains racontent. Sadegh a été frappé à coups de crosse de revolver sur la tête ayant entraîné une hémorragie interne puis un coma. D’autres ont été attachés sur une table métallique chauffée à blanc. C’est au moment de l’arrestation, en général, que les sévices sont les plus poussés. “ Le prévenu passe entre les mains de spécialistes du karaté et du judo, il tombe alors dans le coma. Généralement les mains, les pieds ou le nez sont brisés. A son réveil le prisonnier doit signer des aveux en stipulant qu’il n’a subi aucune torture. ”
“ Les agents de la SAVAK ont obligé M. Asghar Badizadegan à s’asseoir sur une chaise électrique pour le brûler pendant quatre heures. Il est tombé dans le coma. La brûlure avait atteint la colonne vertébrale et elle répandait une odeur telle que personne ne s’approchait de notre cellule. Il n’est pas mort mais il a fallu lui faire trois interventions chirurgicales. Aujourd’hui il doit s’aider de ses mains pour marcher. ”
Quant à Mehdi Savalani “ il ne peut plus marcher, il a eu les deux jambes brisées. La torture par chocs électriques est la plus courante, elle ne laisse pas de trace mais produit une paralysie générale. On injecte aussi des médicaments comme le cardiazol qui affole le rythme cardiaque, et on arrache les ongles, on soumet les prisonniers aux ultrasons, aux chocs sur la tête ” ; “ J’ai vu également un prisonnier incapable d’uriner car on avait suspendu des poids à son sexe ”.
Description de la prison d’Evine : “ Les cachots sont sombres et si humides que le sucre y fond de lui-même, ils mesurent 1,20 sur 2 mètres sur 2 mètres de haut, avec une petite ouverture grillagée de 40 cm. Pas d’autre lumière. Nous avons vécu là à trois. ”
Pendant les dernières années du régime du Chah, les plus sanglantes, des colloques et des assemblées se réunissent un peu partout tant en Amérique qu’en Europe, notamment dans les universités, pour dénoncer les tortures et exiger la liberté d’expression en Iran. Le Chah est conspué par la foule en Suisse, mais la SAVAK est fortement implantée dans les universités (le chiffre estimé en 1975, était de 4.000 agents à l’étranger) au point d’intervenir physiquement pour s’opposer au Toudeh et saccager ses stands lors de manifestations de soutien (Cité Universitaire, Paris, 1977). C’est la guerre : celle des opposants pour obtenir la chute du dictateur, celle du régime pour sa survie. Et en Iran c’est le massacre au quotidien d’un peuple qui se révolte.
Quant à la presse, des journaux comme Le Monde et aussi le Sunday Times et même le Financial Times publient des reportages sur les cas de torture en Iran. En 1975 l’avocat parisien Yves Baudelot enquête en Iran sur la disparition de trois prisonniers politiques, le Dr Simin Salehi, Loftollah Meysamie et Hosseyn Djaveri. Le général Azizi, directeur de l’administration pénitentiaire, lui déclare ne rien connaître de ces détenus, qui selon des témoignages auraient bien été torturés. C’est Amnesty International qui devait révéler que Salehi était morte sous la torture, enceinte de huit mois. Les conditions de détention, selon Baudelot, sont considérées par les geôliers comme “ propices aux aveux ”, des aveux que leur refusent autant qu’ils le peuvent les prisonniers. Selon l’avocat la torture des proches de la famille est  usuellement pratiquée. On viole une femme sous les yeux de son mari, on torture ses enfants, y compris en bas âge, pour le faire avouer.
Le Sunday Times du 19.1.75 publie un témoignage du journaliste Philip Jacobson. Il affirme que les enquêtes de son journal établissent sans contestation possible la réalité de la torture en Iran. Selon lui les prisonniers torturés relèvent de trois catégories : ceux qui sont soupçonnés d’appartenir à des organisations politiques de gauche ou d’avoir participé à des actions de guérilla ; les religieux hostiles au Chah ; les intellectuels de la classe moyenne et les gens du peuple qui ont critiqué de quelque façon le régime en public. Plusieurs témoignages recueillis attestent de la présence du patron de la SAVAK, Nemet-Ollah Nassiri, dans les chambres de torture. “ Certains prisonniers — ajoute Jacobson — sont préparés à leur propre exécution par un raffinement de tortures psychologiques. ”
La SAVAK use fréquemment d’une innovation en matière de torture, variante de la chaise électrique chère à l’oncle Sam : la “ table chaude ” ou encore le “ grill ” ou la “ planche à rôtir ”. Jacobson décrit cet instrument comme “ un treillis en fer ressemblant à un sommier, dans lequel circule un courant électrique comme dans une rôtissoire. Les suppliciés sont ligotés sur ce châssis jusqu’à ce qu’ils se mettent à griller. ” Quant aux femmes, elles sont de préférence battues sauvagement après avoir été violées.
Aux Etats-Unis des pétitions sont acheminées, notamment à partir de l’Université de Berkeley, en 1975, pour obtenir des renseignements sur le sort de disparus tel le Docteur Ali Shariati, théologien, Mme Hadjebi Tabrizi, le Docteur Gholamhossein Sa’edi, écrivain, S. Soltanpour, écrivain... Les pétitionnaires (plus de 2.000) sont reçus sur le perron de l’ambassade par un employé qui refuse de dire son nom. Ils sont conviés à envoyer une lettre par la poste à Téhéran. Des auteurs et artistes américains comme Noam Chomsky, Laurence Ferlinghetti, Kay Boyle, Joan Baez participent à ces actions.
On peut estimer, en 1975, que quelque 137.000 prisonniers sont passés par le Comité de la SAVAK — le quartier général, particulièrement honni. A cela il faut ajouter un nombre égal de personnes dirigées vers Gashr ou Evine et qui y ont été torturées sur place. Sur sept hommes arrêtés, en moyenne, un seul aurait échappé à la torture. L’Association de la Jeunesse et des Etudiants Démocrates Iraniens (ODYSI, Toudeh) estimait en 1977 à quelque 300.000 personnes le nombre des torturés, hommes et femmes, dans les prisons de la SAVAK, durant les 20 ans de son existence.
Dans les salles d’interrogatoire la panoplie des instruments de torture est accrochée aux murs, comme dans les antres sado-maso aujourd’hui à la mode, où s’exprime le fantasme bourgeois d’une violence civilisée. Mais ici la suite est autrement sinistre, le supplice peut mener à la mort. Les fouets métalliques pendent à des clous, les bâtons électriques sont alignés sur des tabourets, la pince à arracher les ongles est exposée en évidence. Sans parler du chevalet et de la planche à rôtir. Mais d’autres tortures sont pratiquées, comme l’introduction d’eau bouillante dans l’intestin par clystère, l’électrocution des organes génitaux, qui “ font hurler les victimes, hommes et femmes,  comme des loups ”. Ou bien encore on introduit des fers brûlants dans la bouche des suppliciés. (Caifi Newsletter, New York, mars 1975).

On n’en finirait pas de détailler la liste des victimes. Le total, comme les méthodes, sont accablants. Pas seulement pour le Chah, un maniaque mégalomane qui n’aurait été qu’un despote raté sans le soutien que lui accorda la CIA en 1953 pour retrouver son trône perdu. Aujourd'hui Mossadegh demeure le héros privilégié des Iraniens, en dépit du charisme incontestable de Khomeini, lequel, à sa façon, a continué son combat. Quoi qu’on en dise en Occident, où la propagande américaine fait la loi, l’Iran est non seulement un grand pays — il l’a toujours été —, mais c’est aussi un pays moderne et évolué où, depuis la chute du Chah, d’énormes progrès ont été réalisés dans le domaine social.
Par contre le coup d’état de la CIA de 1953, et la politique hégémonique américaine qui s’en est suivie, ainsi que le soutien inconditionnel accordé au satrape d’un autre âge Reza Pahlavi, ont condamné l’Iran a 25 années de stagnation, occasionnant en outre un passif de centaines de milliers de morts et une somme inégalée de souffrances.
On peut avancer aussi que les Etats-Unis, par cet acte d’intrusion inadmissible dans les affaires intérieures d’un autre pays, ont été les premiers responsables de l’échec d’une tentative de gouvernement laïque et démocratique en Iran. De même qu’ils sont directement responsables de l’avènement d’une république islamique auprès de laquelle, c’est le moins qu’on puisse dire, ils n’ont pas une once de crédit. Les Etats-Unis, du reste, n’ont pas pardonné à l’Iran d’avoir été évincés puisqu’à l’instar de Cuba, de la Lybie et aujourd’hui de l’Irak ils le soumettent à un sévère blocus, allant même jusqu’à menacer tout pays qui commerce avec lui de sévères mesures de rétorsion (loi Helms-Burton de 1996). La liberté capitaliste garde sa logique.

F.D., mars 98

 

notes

1. De Gaulle y délégua Pompidou.
2. Sazemane Etelaat Va Aarniate Kechvar : Organisation d’information et de sécurité du pays.